Le parais de Peulven est immense; il forme, à l'est et au sud, une sorte de baie; ses rives sont bordées par la lisière de l'épaisse forêt de Cardik; au nord et à l'ouest, il baigne la pente adoucie des collines qui succèdent aux derniers chaînons des montagnes Noires dont les cimes apparaissent à l'horizon, empourprées par les derniers rayons du soleil; une jetée, ou langue de terre aboutissant aux confins de la forêt, traverse le marais de Peulven dans toute sa longueur; le silence est profond dans cette solitude; les eaux dormantes réfléchissent les teintes enflammées du couchant; de temps à autres des volées de courlis, de hérons et d'autres oiseaux aquatiques, s'élevant du milieu des roseaux dont le marais est en partie couvert, tournoient ou montent vers le ciel en poussant leurs cris plaintifs. Plusieurs cavaliers franks, après avoir gravi le revers de la colline, arrivent à son faîte, y arrêtent leurs chevaux; leurs regards plongent au loin sur le marais, et après quelques moments d'examen ils tournent bride afin d'aller rejoindre Neroweg et le moine dont les soldats ont été décimés, quelques heures auparavant, au fond des défilés de Glen-Clan, et, ensuite, continuellement harcelés sur leur route par de petites troupes de Bretons qui, embusquées derrière les haies ou dans de profonds fossés à demi couverts de broussailles, attaquaient à l'improviste l'avant-garde ou l'arrière-garde des Franks, et après des engagements acharnés disparaissaient à travers ce terrain coupé d'obstacles de toute nature, impraticable à la cavalerie, et complétement inconnu des soldats de pied qui n'osaient s'éloigner de la colonne principale, craignant de tomber dans de nouvelles embuscades. Neroweg, à cheval, à côté du moine, se tenait au sommet d'une colline peu éloignée de celle que les éclaireurs avaient gravie; il attendait leur retour pour continuer sa route. À quelque distance du chef, l'avant-garde faisait halte; plus loin, le gros de ses troupes faisait halte aussi; une partie de l'arrière-garde avait dû rester à une lieue de là pour garder les bagages, les chariots et les blessés de ce corps d'armée qui auraient ralenti sa marche. Les traits du chef des Franks étaient sombres, abattus; il disait au moine:—Ah! quelle guerre! quelle guerre! J'ai combattu les North-mans, lorsqu'ils ont attaqué nos camps fortifiés à l'embouchure de la Somme et de la Seine; ces damnés pirates sont de terribles ennemis, aussi prompts à l'offensive qu'à la retraite qu'ils trouvent dans ces légers bateaux à bord desquels ils viennent des mers du Nord jusque sur les côtes de la Gaule; mais par saint Martin! ces maudits Bretons sont encore plus endiablés, plus insaisissables que ces pirates, redoutables hommes pourtant que ces North-mans! ils ont été l'inquiétude des dernières années de Karl, le grand empereur! ils sont la désolation de son fils.—Puis Neroweg répéta d'un air sinistre,—Ah! quelle guerre! quelle guerre!

Le moine se retourna sur sa selle, et étendant la main dans la direction que les troupes des Franks venaient de parcourir, il dit à Neroweg:—Regarde vers l'Occident.

Le chef des Franks, suivant l'indication du prêtre, vit derrière lui, de loin en loin, des tourbillons de fumée teintée de feu qui s'élevaient des collines que l'armée laissait derrière elle. Le moine dit alors au Frank:

—Vois! l'incendie signale partout notre passage; les bourgs, les villages abandonnés par leurs habitants en fuite, ont été par nos ordres livrés aux flammes; les Bretons n'ont pas, comme les pirates North-mans, la ressource de leurs bateaux pour fuir sur l'Océan avec leurs richesses. Nous poussons devant nous ces populations fuyardes, les deux autres corps d'armée de Louis-le-Pieux font de leur côté une pareille manœuvre, aussi devons-nous comme eux arriver demain matin dans la vallée de Lokfern; là se trouveront refoulées, acculées, les populations attaquées depuis plusieurs jours au sud, à l'est et au nord; là, entourées d'un cercle de fer, elles seront anéanties ou emmenées en esclavage. Ah! cette fois la Bretagne à jamais domptée sera soumise enfin à la foi catholique et à la puissance des Franks! Qu'importe que tes soldats aient été décimés pour le triomphe de la foi et de la royauté franque! les troupes qui te restent, jointes aux autres corps de l'armée, ne suffiront-elles pas pour exterminer les Bretons?

—Moine,—répondit brusquement Neroweg,—tes paroles ne me consolent pas de la mort de tant de vaillants guerriers, dont les os blanchiront au fond du défilé de Glen-clan et dans les bruyères de ce maudit pays!

—Envie plutôt leur sort; ils sont morts pour la religion, le paradis leur est assuré.

Neroweg hocha la tête et reprit après un assez long silence:—Tu m'as promis de m'indiquer les lieux où ces païens Bretons enfouissent leurs richesses?

—Écoute: au delà du marais de Peulven que nous devons traverser, est une forêt profonde, où se trouvent grand nombre de pierres druidiques; je suis certain qu'en fouillant à leurs pieds, nous trouverons de grosses sommes d'argent enfouies là depuis le commencement de la guerre.

—Et à cette forêt, quand arriverons-nous?

—Ce soir, avant la tombée de la nuit.