—Engager mes troupes si tard dans cette, forêt, et tomber dans quelque embuscade pareille à celle du défilé, non! non!—s'écria Neroweg;—le jour touche à sa fin, nous camperons cette nuit au milieu des collines nues où nous sommes; l'on n'a point à redouter ici de surprises.
—Tes éclaireurs sont de retour,—dit le prêtre au chef des Franks,—interroge-les avant de prendre une résolution.
—Neroweg,—dit l'un des cavaliers qui venaient de descendre le versant de la colline opposée,—aussi loin que la vue peut s'étendre, l'on n'aperçoit rien sur le marais, pas un homme, pas un bateau et sur ses rives aucune hutte, aucun retranchement. La lisière d'une grande forêt borne ce marais à l'horizon.
Le chef frank, impatient de juger de la disposition du terrain, eut bientôt, suivi du moine, atteint le faîte de la colline; de là il vit l'incommensurable nappe d'eau dont la morne surface miroitait aux derniers feux du soleil couchant; la chaussée verdoyante, coupant de grands massifs de roseaux, allait rejoindre la lisière de la forêt.—Il n'y a pas du moins à craindre d'embûches durant la traversée de cette solitude,—dit Neroweg;—cette marche peut durer une demi-heure au plus.
—Et il reste environ une heure de jour,—reprit le moine.—La forêt que tu aperçois là-bas s'appelle la forêt de Cardik; elle s'étend très-loin à droite et à gauche du marais, puisque à l'ouest elle atteint le rivage de la mer armoricaine; mais la partie qui fait face à la jetée a tout au plus un demi-quart de lieue de largeur; nous pourrons l'avoir traversée avant la fin du jour, et nous arriverons alors aux landes de Kennor, plaine immense où tu pourras camper en toute sécurité. Demain à l'aube, nous retournerons dans la forêt fouiller au pied des pierres druidiques où doivent être enfouies les richesses des Bretons.
Neroweg, après quelques moments d'hésitation, tenté par la cupidité, envoya un homme de son escorte donner l'ordre à ses troupes de se mettre en marche afin de traverser la chaussée, large d'environ trente pieds, parfaitement plane, recouverte d'herbe fine et accessible aux regards d'un bout à l'autre. Neroweg se sentit rassuré; néanmoins se souvenant des rochers de Glen-Clan, il ordonna prudemment à plusieurs cavaliers de précéder de cent pas les troupes. Celles-ci, à la suite de leur chef, commençant de défiler sur la chaussée, elle fut bientôt couverte de troupes dans toute sa longueur; au loin l'on voyait massées depuis le pied jusqu'au sommet de la colline les dernières cohortes de l'armée, s'ébranlant à mesure qu'arrivait leur tour de passage. Soudain, de loin en loin et du milieu de plusieurs massifs de roseaux, disséminés le long de la langue de terre, s'élevèrent des cris d'oiseaux de nuit, cris semblables à ceux qui avaient déjà retenti sur la cime des rochers de Glen-clan. À ce signal les coups sourds et réitérés de plusieurs cognées semblèrent répondre, puis la chaussée, en différents endroits, s'effondra sous les pieds des soldats; malheur à ceux qui se trouvèrent sur ces espèces de trappes, construites de poutres et de fortes claies cachées sous une couche de terre gazonnée; cette invention, due à Vortigern, qui durant ses longues veillées d'hiver s'amusait au charronnage; cette invention fort simple était d'un succès certain; ces ponts mobiles pouvaient ou supporter le poids des troupes qui les traversaient, ou basculer sous leurs pas, si l'on coupait à coups de hache certaines énormes chevilles de bois, seul point d'appui de ces planchers volants. Vortigern et bon nombre d'hommes de sa tribu, plongés dans l'eau jusqu'au cou, s'étaient tenus immobiles, muets, invisibles au milieu des roseaux qui à l'endroit des trappes bordaient la jetée. Lorsqu'elle fut entièrement couverte de soldats Franks, les haches jouèrent, les chevilles, tombèrent, et elle se trouva soudain coupée par plusieurs tranchées de vingt pieds de largeur au fond desquelles s'entassèrent pêle-mêle piétons, cavaliers et chevaux, reçus dans leur chute sur la pointe aiguë d'une grande quantité de pieux enfoncés à fleur d'eau. À l'aspect de ces terribles piéges s'ouvrant sous leurs pas, aux cris féroces des blessés, un effroyable désordre suivi d'une terreur panique se répand parmi les Franks; croyant la chaussée partout minée, ils refluent éperdus les uns sur les autres, soit en avant, soit en arrière des tranchées; les chevaux épouvantés se cabrent, se renversent, ou furieux s'élancent dans le marais où ils disparaissent avec leurs cavaliers. Au plus fort de la déroute, Vortigern et ses Bretons, choisis parmi les meilleurs archers, se dressent du milieu des roseaux et font pleuvoir une grêle de traits sur cet amoncellement de guerriers éperdus de frayeur, se foulant aux pieds ou écrasés par les chevaux; d'autres cris de guerre lointains répondent à l'appel de Vortigern, et une foule de Bretons sortis de la lisière de la forêt se rangent en bataille sur la rive du marais, prêts à disputer aux Franks le passage, s'ils osaient le tenter. La vue de ces nouveaux ennemis porte à son comble la panique des troupes de Neroweg; au lieu de marcher vers la lisière de la forêt, elles tournent casaque afin de rejoindre le gros de l'armée encore massée sur la colline, et se ruent de ce côté avec une telle furie que la profondeur des tranchées est bientôt comblée par les corps d'une foule de guerriers blessés, mourants ou morts, et cet entassement de cadavres sert de pont aux fuyards criblés de traits par les Bretons. Alors Vortigern et ses vaillants répètent ce chant de guerre dont avaient déjà retenti les défilés de Glen-Clan: «—Ce matin, nous disions:—Combien sont-ils ces Franks?—Combien sont-ils ces barbares?—Ce soir, nous disons:—Combien étaient-ils ces Franks?—Combien donc étaient-ils ces barbares?»
LA FORÊT DE CARDIK.
—Quelle guerre! quelle guerre!—disaient les guerriers de Louis-le-Pieux, laissant à chaque pas les ossements de leurs compagnons au milieu des rochers et des marais de l'Armorique. Quelle guerre! chaque haie des champs, chaque fossé des prairies cache un Breton au coup d'œil sûr, à la main ferme: la pierre de la fronde, la flèche de l'arc sifflent et ne manquent jamais le but... Quelle guerre! Le creux des précipices, la vase des eaux dormantes, engloutissent les cadavres des soldats franks; pénètrent-ils dans les forêts, le danger redouble; chaque taillis, chaque cime d'arbre recèle un ennemi. Aussi la veille, n'osant pénétrer dans la forêt de Cardik, soudain environnée d'une ceinture de braves, Neroweg, échappé au désastre du marais de Peulven, Neroweg a fui en disant:—Quelle guerre! quelle guerre!—La nuit, il l'a passée, ainsi que son armée, de plus en plus amoindrie, la nuit il l'a passée sur les collines, où il ne redoutait pas d'embuscades. Voici l'aube; la honte, la rage au cœur, songeant à sa déroute de la veille, le chef frank fait sonner trompettes et clairons. À la tête de ses guerriers il traverse de nouveau la jetée du marais; il veut pénétrer de vive force dans la forêt de Cardik. Piétons et cavaliers foulent de nouveau les cadavres entassés dans la profondeur des tranchées; aucune embuscade n'a retardé le passage des Franks. Au lever du soleil les dernières phalanges ont traversé le marais, toutes les troupes de Neroweg sont développées sur la lisière de la forêt; elle sert de retraite aux Gaulois armoricains; ils s'y sont retirés la veille. Ces bois séculaires s'étendent à l'ouest jusqu'aux bords escarpés d'une rivière qui se jette dans la mer, et à l'est, jusqu'à d'insondables précipices. Furieux de sa défaite de la veille, espérant piller les richesses enfouies au pied des pierres druidiques, le chef frank peut à peine contenir son ardeur farouche; toujours accompagné du moine, grièvement blessé la veille, il s'avance vers la forêt: les chênes, les ormes, les frênes, les bouleaux pressent leurs troncs gigantesques, entrelacent leurs branchages; entre ces troncs, ce ne sont que taillis, ronces, broussailles; une seule route tortueuse s'offre à la vue de Neroweg; il s'y engage; c'est à peine si le jour peut pénétrer cette voûte de verdure, formée par les cimes touffues des grands arbres. Des fourrés de houx de sept à huit pieds d'élévation bordent le chemin, leurs feuilles épineuses rendent ces retraites impénétrables. Les soldats, ne pouvant s'écarter ni à droite ni à gauche, sont forcés de suivre ce défilé de verdure, encore frappés du souvenir de leurs désastres récents, ils s'avancent avec défiance à travers la sombre forêt de Cardik, se parlant à voix basse, et de temps à autre interrogeant d'un regard inquiet la cime touffue des arbres ou les taillis des bords de la route. Cependant rien n'a jusqu'alors justifié la crainte des cohortes; le bruit sourd et cadencé de leur marche, le cliquetis de leurs armures, troublent seuls le silence de la forêt. Ce silence même redouble le vague effroi des Franks; ils étaient d'abord silencieux aussi les défilés de Glen-Clan et le marais de Peulven! Déjà plus de la moitié de l'armée est engagée dans ces grands bois lorsqu'à l'un des détours de la route, Neroweg, qui marchait en tête, accompagné du moine, s'arrête tout à coup... Aussi loin que sa vue peut s'étendre, devant lui, à gauche, à droite, il voit un immense abattis d'arbres; des chênes, des ormes de cent pieds de hauteur et quinze ou vingt pieds de tour, tombés sous la cognée des bûcherons, couvraient le sol, tellement enchevêtrés dans leur chute, que leurs branches énormes, leurs troncs gigantesques, formaient une barrière infranchissable à la cavalerie; les gens de pieds seuls auraient pu, après des peines inouïes, escalader ces obstacles et s'y frayer un passage à coups de hache.—Ah! quelle guerre!—s'écria de nouveau Neroweg en fermant les poings.—Après le défilé, le marais! après le marais, la forêt! À peine me restera-t-il le tiers de mes troupes lorsque je rejoindrai les autres chefs... Oh! Gaulois indomptables! Bretons endiablés! que les flammes de l'enfer vous soient ardentes!
—Ils y brûleront, les idolâtres! jusqu'au jour du dernier jugement, car ils méprisent la foi catholique!—s'écria le moine.—Courage, Neroweg! courage! ce dernier obstacle surmonté, nous arriverons aux landes de Kennor. Là nous rallierons les deux corps de l'armée de Louis-le-Pieux, et nous pénétrerons dans la vallée de Lokfern, où nous exterminerons, jusqu'au dernier, ces maudits Armoricains.
—Est-ce le courage qui me manque, moine insensé?—s'écria Neroweg furieux.—M'as-tu vu manquer de vaillance? Toi qui nous conduis, tu nous as déjà fait tomber deux fois dans des embuscades. Par le grand saint Martin! tu serais d'accord avec l'ennemi que tu ne nous aurais pas autrement guidés!