—Ah!—s'écria le vieillard avec horreur,—je ne veux pas rester un moment de plus dans cet horrible lieu... Adieu, Roccon; j'ai ta parole...
—Oui, père en Christ; mais en retour vous prierez pour moi, afin que j'aie une bonne part de paradis.
—L'homme trouve le paradis dans son cœur lorsqu'il fait le bien: les prêtres qui promettent le ciel sont des fourbes. Je demanderai à Dieu qu'il t'inspire souvent des pensées charitables... Adieu.
—Adieu, père en Christ; je songerai à vos paroles... Je cours voir le chameau.
Loysik quitta la tente du duk, espérant sortir à l'instant du village; cet espoir fut déçu. En s'éloignant, il se trouva dans une ruelle étroite, séparant deux rangées de huttes, et coupée transversalement par une voie plus large. Loysik se dirigeait de ce côté afin d'aller rejoindre le jeune frère qui gardait sa mule, lorsque soudain les cris qu'il avait déjà plusieurs fois entendus redoublèrent; presque aussitôt un flot de ce peuple, qui avait suivi Brunehaut pour jouir de la vue de son supplice, faisant irruption par cette rue transversale, vint à l'encontre de Loysik, et, malgré ses efforts, l'entraîna: hommes, femmes, enfants, tous déguenillés, étaient esclaves et de race gauloise; ils criaient:
—Brunehaut revient du camp! elle va passer!...
Loysik ne chercha pas à lutter vainement contre cette foule; bientôt il se trouva porté, malgré lui, presque au premier rang, et fut forcé de s'arrêter aux abords de l'espèce de place, au milieu de laquelle s'élevait la tente de Clotaire II, plusieurs guerriers à pied formant le cordon autour de cette place, empêchaient la foule d'y pénétrer; voici ce que vit Loysik: En face de lui, une sorte d'avenue assez large et complétement déserte; à gauche, l'entrée de la tente royale; devant cette tente, Clotaire II, entouré des seigneurs de sa suite, parmi lesquels se trouvait l'évêque de Troyes. Deux esclaves à pied venaient d'amener sous les yeux du roi un étalon fougueux, ils pouvaient à peine le contenir au moyen de deux longes pesant sur son mors; il se cabrait violemment, quoique ses deux pieds de derrière fussent entravés: l'œil sanglant, les naseaux fumants, il faisait de tels efforts pour échapper aux esclaves, que sa robe, d'un noir foncé, ruisselait d'écume aux flancs et au poitrail; il ne portait pas de selle, sa longue crinière, tantôt flottait au vent, désordonnée par les bonds de cet animal furieux, tantôt cachait presque entièrement sa tête farouche. Les esclaves parvinrent cependant à l'amener devant Clotaire II; il fit un signe, et aussitôt ces malheureux, rampant à genoux, et au risque d'être broyés, passèrent à chacune des jambes de derrière du cheval le nœud coulant d'une longue corde; puis d'autres esclaves, raidissant ces liens, empêchèrent ainsi les ruades du cheval, que leurs compagnons purent alors délivrer de ses premières entraves. Durant cette périlleuse manœuvre, l'étalon devint si furieux, qu'il se cabra de nouveau avec une force irrésistible, et de ses pieds de devant atteignit la tête de l'un des esclaves; il tomba sanglant sous les pieds du cheval, qui, s'acharnant alors sur lui, l'écrasa sous ses sabots. Le cadavre fut roulé loin de là; et deux autres esclaves reçurent l'ordre de se joindre à ceux qui, pour maintenir l'étalon, se cramponnaient de toutes leurs forces à chacune de ses longes. De nouveaux cris, d'abord lointains, puis de plus en plus rapprochés, retentirent. La voie, d'abord déserte, qui aboutissait à la place, en face de Loysik, se remplit d'une foule innombrable de soldats à pied; bientôt un chameau, dominant de toute l'élévation de sa taille cette multitude armée, apparut aux yeux du vieillard. La troupe de soldats franks poussait des clameurs furieuses.
—Brunehaut! Brunehaut!—criaient ces milliers de voix.—Triomphe à Brunehaut!... Bonne reine, regarde donc ton bon peuple de Bourgogne! Brunehaut! Brunehaut!...
Quoique mourante, quoique brisée par cette torture de trois jours, la vieille reine, rappelée sans doute à elle par ce redoublement de cris féroces, eut la force de se redresser une dernière fois sur le dos du chameau, où elle avait été mise à cheval et garrottée. À ce moment, elle n'était qu'à quelques pas de Loysik. Ce qu'il vit alors... oh! ce qu'il vit est sans nom, comme les crimes de Brunehaut... Ses longs cheveux blancs, maculés de sang caillé, couvraient seuls... seuls la nudité de la vieille reine... Ses jambes, ses cuisses, ses bras, ses épaules, son sein, son corps enfin, n'avait plus forme humaine; ce n'étaient que plaies vives, ou brûlures boursouflées, noirâtres, sanguinolentes; plusieurs ongles de ses pieds ayant été arrachés, pendaient encore, soutenus par une pellicule rougeâtre au bout des orteils; à d'autres doigts des pieds et des mains, on voyait, plantées entre l'ongle et la chair, de longues aiguilles de fer... Le visage seul n'avait pas été martyrisé; malgré sa lividité cadavéreuse, malgré les traces de souffrances inouïes, surhumaines, qu'y avaient laissées ces tortures de trois jours, il respirait encore l'orgueil et le défi: un sourire affreux crispait les lèvres bleuâtres de la reine; un éclair de fierté farouche illuminait encore parfois son regard agonisant... Et, fatalité! ce regard s'arrêta par hasard sur Loysik, au moment où Brunehaut passait devant lui. À la vue du vieux moine, dont le froc, la longue barbe blanche et la haute stature avaient sans doute attiré le regard mourant de la reine, elle parut frappée d'une commotion soudaine, se redressa, et rassemblant le peu de force qui lui restait, elle s'écria d'une voix désespérée, presque repentante:
—Moine, tu disais vrai... il est une justice au ciel!... À cette heure, sais-tu à quoi je pense?... à la mort de Victoria la Grande... cette femme empereur, pleurée de tout un peuple...