Les clameurs furieuses de la foule couvrirent la voix de Brunehaut; son dernier effort pour se redresser et parler à Loysik avait épuisé ses forces défaillantes... Elle tomba renversée en arrière, et son corps inerte ballotta sur la croupe du chameau. Loysik avait longtemps lutté contre l'horreur de cet épouvantable spectacle; Brunehaut cessait à peine de parler, qu'il sentit sa vue se troubler, ses genoux faiblir; sans deux pauvres femmes qui, frappés de compassion pour sa vieillesse, le soutinrent, le moine eût été foulé aux pieds.
Loysik resta longtemps privé de sentiment... Lorsqu'il reprit ses sens, la nuit était venue; il se trouva couché dans une masure, sur un lit de paille; à côté de lui, le jeune frère, qui était parvenu à le rejoindre, en demandant si l'on n'avait pas vu un vieux moine laboureur à barbe blanche. Deux pauvres femmes esclaves avaient fait transporter Loysik dans leur misérable hutte. Le premier mot qu'il prononça, encore sous l'impression de l'horrible scène dont il avait été témoin, fut le nom de Brunehaut.
—Bon père,—dit une des femmes,—cette horrible reine a été descendue de son chameau, elle n'était plus qu'un cadavre... On l'a liée par les bras au bout des cordes que l'on avait attachées aux jambes de derrière d'un cheval fougueux, et puis on a lâché l'animal; mais, par malheur, le supplice n'a pas duré longtemps: le cheval, dès sa première ruade, a cassé la tête de Brunehaut; son crâne a éclaté comme une coque de noix, et sa cervelle a jailli partout.
Soudain le jeune moine laboureur dit à Loysik, en lui montrant sur le seuil de la porte une lueur causée sans doute par la réverbération d'une grande flamme lointaine:
—Mon bon père, entendez-vous ces cris éloignés? voyez donc cette lueur!
—Cette lueur, mon enfant, est celle du bûcher,—dit la vieille;—ces cris sont ceux des gens qui dansent joyeusement à l'entour du feu!
—Quel bûcher?—demanda Loysik en tressaillant;—de quel bûcher parlez-vous?
—Quand le cheval fougueux a eu d'une bonne ruade brisé la tête de ce vieux monstre de Brunehaut, ceux qui l'avaient suivie pour la voir mourir ont demandé au roi de porter sur un bûcher les restes maudits de cette vieille louve: le roi y a consenti avant son départ, car il est parti depuis tantôt... et... mais, tenez, tenez, bon père... voyez quelle belle flamme il fait, ce bûcher! Il est dressé là-bas sur la place, et la lueur vient jusqu'ici; nous y voyons comme en plein jour... et ces cris... entendez-vous? écoutez...
Et le vent du soir apporta jusqu'à Loysik ces cris poussés par la foule dans l'ivresse de sa vengeance:
—Brûlez, brûlez, vieux os de Brunehaut la maudite! brûlez, brûlez, vieux os maudits[E]!...