Loysik alors s'écria:
—Oh! rapprochement formidable comme la voix de l'histoire!... Le bûcher de Brunehaut... le bûcher de Victoria la Grande!...
Ronan, la vieille petite Odille, le Veneur et l'évêchesse, se promenaient sur le rivage de la rivière de Charolles, en face la logette destinée aux moines du monastère et aux habitants de la vallée, qui, tour à tour, venaient la nuit veiller sur le bac. En outre, depuis la révélation des prétentions de l'évêque de Châlons, dix frères et vingt colons, bien armés, gardaient tour à tour ce passage, et campaient là sous une cabane de planches.
—Mon vieux Veneur,—disait tristement Ronan,—voici le septième jour depuis le départ de Loysik; il n'est pas encore de retour; je ne peux vaincre mon inquiétude...
—Le voici là-bas!—s'écria joyeusement Odille;—voyez-vous sa mule blanche? il descend le coteau et se dirige vers la rivière.
C'était Loysik. Ronan, le Veneur, Odille, l'évêchesse, quelques moines et colons se jettent dans le bac; on passe la rivière, on aborde, et tous de courir au-devant du bon moine. La vieille Odille et la vénérable évêchesse retrouvèrent ce jour-là leurs jambes de quinze ans. À peine donne-t-on à Loysik le temps de descendre de sa mule; c'est un pêle-mêle de bras, de mains, de têtes, autour du vieillard; c'est à qui l'embrassera le premier. Il ne sait à quelles caresses répondre. Enfin cette tempête de tendresse s'apaise; on se calme, la joie n'étouffe plus, l'on peut causer en revenant au monastère, Loysik alors raconte à ses amis ce qu'il sait des tortures et de la mort de la reine Brunehaut; il leur apprend la confirmation de la charte de Clotaire Ier par Clotaire II.
—Enfin,—ajouta Loysik,—à mon retour de Ryonne, je suis allé trouver l'évêque de Châlons... La confirmation de notre charte par Clotaire II, c'était beaucoup, mais ce n'était pas tout.
—Frère Loysik,—reprit Ronan,—nous avons eu des nouvelles de l'évêque de Châlons... Voici comment: ensuite du départ des hommes de guerre de Brunehaut, que nous avons relâchés, selon tes ordres, après que tu as eu échappé à la mort que ce monstre te réservait, l'archidiacre n'a-t-il pas eu l'audace de revenir ici à la tête d'une cinquantaine de tonsurés et d'autant de pauvres esclaves de l'évêché... Esclaves et tonsurés, armés tant bien que mal, portaient une croix en guise de drapeau à la tête de leur troupe cléricale, ils venaient bravement nous déclarer la guerre, si nous refusions d'obéir aux ordres de l'évêque, et de laisser mettre nos biens dans son sac épiscopal.
—Ah! la bonne journée!—reprit en riant le Veneur;—cette troupe cléricale avait amené sur des chariots une barque pour traverser la rivière... J'étais ce jour de veille ici avec une trentaine de nos hommes; nous voyons d'abord mettre à l'eau la barque et y entrer l'archidiacre avec deux clercs pour rameurs. Trois hommes nous inquiétaient peu; nous les laissons aborder. L'archidiacre met pied à terre, casqué, cuirassé, par-dessus sa robe de prêtre, avec une longue épée au côté. «Si vous ne voulez pas vous soumettre aux ordres de l'évêque de Châlons,—nous dit d'un ton triomphant ce capitaine de basilique,—ma troupe va entrer dans cette vallée, afin de la réduire de vive force... Je vous accorde un quart d'heure pour réfléchir.»