—Il ne m'en faut pas tant, à moi, pour me décider, saint homme armé en guerre,—lui ai-je répondu.—Écoute ceci: Nous t'avons déjà une fois relâché la peau sauve, malgré tes insolences; cette fois-ci tu vas recevoir d'abord une rude discipline, mon capitaine de Dieu...
—Ah! vieux Vagre, vieux Vagre!—dit Loysik en secouant la tête,—voilà des violences que je n'aime pas... Si j'avais été là, vous n'eussiez point ainsi gâté votre cause...
—Bon père,—reprit le Veneur en riant, ainsi que Ronan, les vieux damnés!—il n'y a eu rien de gâté que le cuir de l'archidiacre. Aussitôt dit que fait: on prend mon homme, on trousse sa robe de prêtre, et à grands coups de ceinturon on applique une rude discipline à mon capitaine de Dieu, tout casqué, cuirassé qu'il était... après quoi on le met dans le bac; moi et mes gens nous y entrons, et nous trouvons en ligne, sur l'autre bord, l'armée cléricale. Cinq ou six de ces tonsurés s'étaient munis d'arcs; ils nous envoient une volée de flèches assez mal visées; mais le hasard veut qu'elle tue l'un des nôtres et en blesse deux; nous étions trente au plus, nous abordons cette centaine de soldats d'église et de pauvres esclaves, amenés là de force; ils essayent de nous résister, mais nous invoquons notre très-sainte Trinité: épée, lance et hache; aussi les vaillants de l'évêque de Châlons nous montrent bientôt comment est cousu le derrière de leurs chausses... Le glorieux capitaine épiscopal saute sur sa mule et donne le signal de la retraite en fuyant au galop; les tonsurés l'imitent... nous enterrons une demi-douzaine de morts; nous ramassons quelques blessés, qui ont été soignés au monastère, plus tard, remis en liberté; or, depuis nous n'avons pas entendu parler de la vaillante armée épiscopale.
—Je savais cela, mes amis, et je vous approuve, sauf la discipline de l'archidiacre, que je blâme fort,—dit Loysik;—car j'ai eu grand'peine à calmer la juste colère de l'évêque de Châlons à ce sujet... Vous avez donc agi comme il fallait; oui, défendre son bon droit, repousser la force par la force, c'est justice, et de plus, la résistance poussée jusqu'à l'héroïsme est souvent politique; car, Brunehaut, je vous l'ai dit, a reculé devant l'idée de vous pousser au désespoir... À mon retour du camp de Clotaire, j'ai vu l'évêque; je l'ai trouvé furieux de votre résistance et de l'outrage fait à l'archidiacre. Je lui ai dit ceci:—Je blâme fort l'outrage, mais j'approuve fort la résistance légitime de mes frères de la vallée... Voyez à quoi bon la violence? Vous, homme d'église, vous avez envoyé des gens armés contre des moines et des colons qui ne demandaient qu'à vivre libres, paisibles et laborieux, selon leur droit. Vos gens ont été battus, et ils le seront encore s'ils reviennent... Renoncez donc à toute prétention sur cette vallée, nous reconnaîtrons, de notre côté, vos droits de juridiction spirituelle, mais rien de plus...—«Alors,—s'est écrié l'évêque furieux,—je vous retirerai les prêtres qui disent la messe au monastère! tremblez! j'excommunierai la vallée!»—Soit, évêque; nous serons excommuniés; cependant nos prairies continueront de verdir, nos bois de brancher, nos champs de produire le blé, nos vignes le vin, nos troupeaux leur lait, nos abeilles le miel; les enfants naîtront robustes et vermeils comme par le passé: votre excommunication, vous le savez, ne peut rien changer à la nature des choses; seulement nos voisins se diront:—Oh! oh! voici une vallée excommuniée toujours fertile; voici des gens excommuniés toujours gais et bien portants; c'est donc une raillerie que l'excommunication.—Or, évêque, croyez-moi, de ce châtiment que vous dites, et que tant de pauvres gens croient terrible, l'on se souciera peu ou point... Suivez mon avis, renoncez à la violence, à la bataille; vos soldats tonsurés ne brillent pas, vous le voyez, à la guerre; respectez nos biens, nos libertés, nous respecterons votre juridiction spirituelle... sinon, non; et les malheurs que peut causer votre iniquité retomberont sur vous!... Enfin, mes amis, après de longs débats, j'ai obtenu de l'évêque la charte que voici; écoutez-en attentivement la lecture. Il y a peut-être là, en germe, l'affranchissement de la Gaule: je vous dirai tout à l'heure pourquoi.
Et Loysik lut ce qui suit:
«Au saint et vénérable frère en Christ Loysik, supérieur du monastère de Charolles, bâti en la vallée de ce nom, concédée audit frère Loysik en donation perpétuelle, en vertu d'une charte octroyée par le glorieux roi Clotaire, l'an 558, et confirmée par l'illustre Clotaire II, cet an-ci 613, Salvien, évêque de Châlons: Nous croyons devoir insérer dans cette feuille ce que nous et nos successeurs devront faire, avec l'assistance du Saint-Esprit: 1º l'évêque de Châlons, par respect pour le lieu, et sans en recevoir aucun prix, bénira l'autel du monastère de Charolles et accordera, si on le lui demande, le saint chrême chaque année; 2º lorsque, par la volonté divine, un supérieur aura passé du monastère à Dieu, l'évêque, sans en attendre de récompense, élèvera au rang de supérieur ou d'abbé le moine remarquable par les mérites de sa vie, qui aura été choisi par la communauté; 3º nos successeurs évêques ou archidiacres, ou tous autres administrateurs, ou quelque personne que ce puisse être de la cité de Châlons, ne s'arrogeront aucune autre puissance sur le monastère de Charolles, ni dans l'ordination des personnes, ni sur les biens, ni sur les métairies de la vallée, déjà données par le glorieux roi Clotaire Ier, et confirmées par l'illustre roi Clotaire II; 4º nos successeurs n'oseront pas non plus prétendre extorquer, à titre de présent, quoi que ce soit du monastère ou des paroisses de la vallée; 5º nos successeurs, à moins d'être priés par le supérieur et la communauté de venir faire la prière au monastère, n'entreront jamais dans son intérieur ou ne franchiront l'enceinte de ses limites, et après la célébration des saints mystères, et avoir reçu de courts et simples remercîments, l'évêque songera à regagner sa demeure sans besoin d'en être requis par personne; 6º si quelqu'un de nos successeurs (ce qu'à Dieu ne plaise), rempli de perfidie, et poussé par la cupidité, voulait, dans un esprit de témérité, violer les choses ci-dessus contenues, qu'abattu sous le coup de la vengeance divine, il soit soumis à l'anathème. Et pour que cette constitution demeure toujours en vigueur, nous avons voulu la corroborer de notre signature.
«Salvien.
«Fait à Châlons, le huitième jour des kalendes de novembre de l'an de l'Incarnation 613[F].»
—Mon bon frère Loysik,—dit Ronan,—cette charte garantit nos droits; merci à toi de l'avoir obtenue; mais n'avions-nous pas nos épées pour les défendre, ces droits?
—Oh! toujours ce vieux levain de Vagrerie! les épées, toujours les épées! ainsi les meilleures choses deviennent mauvaises par l'abus et l'emportement; oui, l'épée, oui, la résistance, oui, la révolte poussée jusqu'au martyre, lorsque votre droit est violé par la force; mais pourquoi le sang? pourquoi la bataille? lorsque le bon droit est reconnu, garanti? et d'ailleurs, qui vous dit que dans de nouvelles luttes vous auriez le dessus? qui vous dit que l'évêque de Châlons, ou son successeur, si vous refusiez de reconnaître sa juridiction, n'appellerait pas, malgré la charte royale confirmée par Clotaire, n'appellerait pas quelque seigneur bourguignon à son aide?... Vous sauriez mourir, c'est vrai... mais à quoi bon mourir lorsqu'on peut vivre libres et paisibles? Cette charte engage l'évêque et ses successeurs à respecter les droits des moines de ce monastère et des habitants de cette vallée; c'est une garantie de plus; mais si quelque jour on la foule aux pieds, alors à vous les résolutions héroïques; jusque-là, mes amis, vivez les jours tranquilles que cette charte vous assure.