Environ un mois s'était passé depuis le départ d'Abd-el-Kader et de ses cinq fils, allant à la tête de l'armée arabe combattre les Franks de Karl-Martel.
Un enfant de onze à douze ans, renfermé dans le couvent de Saint-Saturnin, en Anjou, s'accoudait à l'appui d'une étroite fenêtre, située au premier étage, de l'un des bâtiments de l'Abbaye, ayant vue sur la campagne; la chambre voûtée où se tenait cet enfant était froide, vaste, nue et dallée de pierres; dans un coin l'on voyait un petit lit, et sur une table quelques jouets grossièrement taillés dans du bois brut; des escabeaux et un coffre meublaient seuls cette grande salle. L'enfant, vêtu d'une robe de serge noire, tout usée, çà et là rapiécée, était d'un aspect malingre; ses traits, d'une pâleur bilieuse, avaient une expression de tristesse profonde; il regardait au loin les champs, et des larmes coulaient lentement sur ses joues creuses. Pendant qu'il rêvait ainsi, la porte de sa chambre s'ouvrit, et une jeune fille de seize ans au plus entra doucement; elle avait le teint très-brun, mais d'une fraîcheur extrême, la bouche vermeille, les cheveux d'un noir de jais, ainsi que ses grands yeux, et ses sourcils finement arqués; l'on ne pouvait imaginer une plus gracieuse personne, malgré son cotillon de bure et son tablier de grosse toile bise, rattaché par les coins à sa ceinture, et rempli de chanvre prêt à être filé, car Septimine tenait sa quenouille d'une main, et de l'autre un petit coffret de bois. À la vue de l'enfant, toujours tristement accoudé à la fenêtre, la jeune fille soupira et se dit d'un air appitoyé:—Pauvre petit... toujours chagrin... je ne sais si cette nouvelle sera pour lui un mal ou un bien... S'il accepte, puisse-t-il ne jamais regretter ce sombre couvent...—Puis elle s'approcha légèrement de l'enfant, toujours sans qu'il l'entendît, lui mit avec une gentille familiarité la main sur l'épaule, en disant d'un air enjoué:—À quoi pensez-vous là?
L'enfant tressaillit de surprise, tourna son visage baigné de larmes vers Septimine, et répondit en se laissant tomber avec accablement sur un escabeau près de la fenêtre:—Hélas! je m'ennuie... je m'ennuie à mourir.—Et ses pleurs continuèrent de couler de ses yeux fixes et rougis.
—Allons, séchez ces vilaines larmes,—lui dit affectueusement la jeune fille.—Je viens justement vous désennuyer; j'ai apporté une grosse provision de chanvre afin de filer auprès de vous, en causant, à moins que vous ne préfériez une partie d'osselets, qu'en dites-vous?
—Rien ne m'amuse...
—Voilà ce que je vous reproche: rien ne vous amuse, rien ne vous plaît, vous êtes toujours accablé, taciturne, vous ne prenez aucun soin de votre personne. Voyez comme vos cheveux sont emmêlés... et cette vieille robe toute rapiécée? elle vous fait honte. Pourquoi n'en pas demander une neuve au père Clément?
—À quoi bon!
—Vous seriez du moins proprement vêtu, et puis si vos cheveux étaient lissés sur votre front, au lieu de tomber ainsi en désordre, vous n'auriez pas l'air d'un petit sauvage... Voilà deux jours que vous ne m'avez pas voulu laisser arranger votre chevelure, mais aujourd'hui il n'en sera pas ainsi.
—Non... non, je ne veux pas,—dit l'enfant en frappant du pied avec une impatience fébrile,—laisse-moi...
—Oh! oh! vos trépignements ne me font pas peur,—reprit gaiement Septimine,—j'ai ma volonté aussi... Allons, tournez votre escabeau du côté du jour; j'ai apporté dans cette boîte tout ce qu'il me faut pour vous peigner.