—Sais-tu lire? écrire? As-tu des talents agréables?
—Je sais lire, écrire, et ma mère m'avait appris à jouer du théorbe et à chanter.
Et en disant qu'elle savait chanter, la malheureuse ne put retenir ses sanglots convulsifs... Elle songeait sans doute à sa mère.
—Allons, pleure encore et pleure toujours!—maugréa Samuel avec dépit,—voilà ce que tu fais de mieux... Mais, vous le savez, grande reine! on a une certaine dose de larmes à pleurer, après quoi, c'est fini... la poche est vide...
—Tu crois cela, juif? heureusement tu calomnies l'espèce humaine,—reprit la reine avec un cruel sourire en continuant d'examiner la jeune fille, à qui elle dit:—Tu n'as été jusqu'ici esclave nulle part?
—Foi de Samuel, illustre reine, elle est aussi neuve à l'esclavage qu'un enfant dans le sein de sa mère!—s'écria le juif, voyant la jeune Gauloise éclater en sanglots et hors d'état de répondre.—J'ai acheté Aurélie le jour même de la bataille de Toul, et depuis, ma femme Rebecca et moi nous avons veillé sur cette chère fille comme sur notre propre enfant, sachant que nous tirerions d'elle un très-haut prix.
Brunehaut, après avoir contemplé de nouveau la jeune fille, qui cachait à demi sa figure dans ses mains, dit à Samuel:
—Remets-lui son voile et fais approcher l'autre.
Aurélie reçut son voile des mains du juif comme un bienfait et se hâta de s'envelopper dans les plis de l'étoffe pour y cacher sa douleur, sa honte et ses larmes. À l'ordre de la reine, l'autre esclave était prestement accourue; mignonne et fraîche comme une Hébé, si elle avait seize ans, c'était beaucoup: un collier de perles s'enroulait dans les nattes épaisses de ses cheveux d'un blond doré; ses grands yeux, d'un brun orangé, pétillaient de malice et de feu; son nez fin, légèrement relevé, ses narines roses, palpitantes, ses lèvres vermeilles, un peu charnues, ses petites dents d'émail, son menton et ses joues à fossettes, donnaient à cette fillette la physionomie la plus vive, la plus gaie, la plus effrontée qui fût au monde... Sa tunique de soie vert-pâle rendait plus éblouissante encore la blancheur de son sein et de ses épaules... Oh! le juif n'eut pas besoin de lui dire à celle-là de se tourner, de se retourner, pour que la vieille reine pût examiner à son aise les charmes de sa taille; elle se rengorgeait, se cambrait, se redressait sur la pointe de ses petits pieds, arrondissait gracieusement les bras, faisant enfin de son mieux la belle aux yeux de Brunehaut et de Chrotechilde, qui échangeaient entre elles des regards approbatifs, tandis que le juif, aussi inquiet de l'audace de cette esclave que de l'accablement de sa compagne, lui disait à demi-voix:
—Tiens-toi donc en place, Blandine... ne remue pas ainsi les jambes et les bras... Un peu de retenue, ma fille, en présence de notre illustre et bien aimée reine! On dirait que tu as du salpêtre dans les veines! Que votre excellence l'excuse, illustrissime princesse; c'est si jeune, si gai, si fou... ça ne demande qu'à s'envoler de sa cage pour faire admirer son plumage et son ramage. Baisseras-tu les yeux, Blandine! oser regarder ainsi en face notre auguste reine!!