—Oh! le bon Éloi!—dit l'un des jeunes gens, les yeux humides de larmes.—Oh! le bon Éloi! le bien nommé!
—Oui! mes amis! car il était aussi actif pour la charité que pour le travail. Le soir, à l'heure du repas, il envoyait ses serviteurs de différents côtés pour rassembler ceux qui souffraient de la faim et les voyageurs malheureux. On les lui amenait, il leur donnait à manger; remplissant auprès d'eux l'office d'un serviteur, il débarrassait les uns de leurs fardeaux, répandait de l'eau tiède sur les mains des autres, versait le vin dans les coupes, rompait le pain, tranchait la viande, la distribuait; puis, après avoir ainsi servi chacun avec une joie douce, il allait s'asseoir sur un siége; seulement alors il prenait sa part du repas qu'il offrait à ces pauvres gens.
—Et quel visage avait-il, père Bonaïk, ce bon Éloi? on aime à se figurer un tel homme.
—Il était grand de taille et avait le visage coloré. Dans sa jeunesse, m'a dit Thil, son apprenti, sa chevelure noire bouclait naturellement; sa main, quoique endurcie par le marteau, était blanche et bien faite; il y avait quelque chose d'angélique dans son visage: son regard loyal était cependant rempli de finesse.
—C'est ainsi, père Bonaïk, que j'aime à me le représenter, vêtu de ses magnifiques habits, qu'il vendait souvent pour racheter des esclaves.
—Lorsque l'âge vint, le bon Éloi, renonçant à toute magnificence, ne porta plus qu'une robe de laine grossière avec une corde pour ceinture... Vers quarante ans, il fut nommé évêque de Noyon.
—Lui... évêque?
—Oui, mes enfants... Affligé de voir tant de cupides et méchants prélats dévorer le bien des pauvres qu'il aimait tant, le bon Éloi demanda au roi l'évêché de Noyon, se disant que cet évêché serait au moins gouverné selon la douce morale de Jésus, et il la pratiqua jusqu'à la fin de sa vie, sans renoncer à son art; il fonda plusieurs monastères où il établit de grands ateliers d'orfévrerie, sous la direction des apprentis qu'il avait formés dans l'abbaye de Solignac, entre autres, en Limousin. Ce fut là, mes enfants, que je fus conduit esclave à seize ans, après beaucoup de vicissitudes; car je suis né en Bretagne... dans cette Bretagne encore libre aujourd'hui, et que je ne reverrai plus, quoique cette abbaye ne soit pas très-éloignée du berceau de ma famille.—Et le vieillard, qui n'avait pas jusqu'alors discontinué de travailler à la crosse abbatiale qu'il ciselait, laissa tomber sur ses genoux la main qui tenait son burin. Pendant quelques instants il resta muet et pensif; puis se réveillant bientôt, comme en sursaut, il reprit, s'adressant aux jeunes esclaves, étonnés de son silence:—Mes enfants, je me suis laissé entraîner malgré moi à des souvenirs à la fois doux et amers pour mon cœur... Que vous disais-je?
—Vous nous disiez, père Bonaïk, que vous aviez été conduit esclave à seize ans à l'abbaye de Solignac, en Limousin.
—Oui... et c'est là où, pour la première fois, je vis ce grand artisan. Chaque année, il quittait Noyon pour venir visiter ce monastère. Il y avait établi, comme abbé, Thil le Saxon, son ancien apprenti, qui dirigeait l'atelier d'orfévrerie. Il était bien vieux alors, le bon Éloi; mais il aimait à venir à l'atelier surveiller et diriger nos travaux. Souvent il prenait de nos mains la lime et le burin pour nous montrer la manière de nous en servir, et cela si paternellement, que tous les cœurs étaient à lui. Ah! c'était le bon temps... Les esclaves ne pouvaient quitter les terres du monastère, mais ils étaient aussi heureux qu'on peut l'être en servitude; car, à chaque visite, Éloi s'enquérait d'eux, pour savoir s'ils étaient doucement traités; mais après la mort du bon Éloi, le père des pauvres et des esclaves, tout changea.