—Tous mes pas sont surveillés, madame; il m'a prévenue que je ne pourrais pas lui échapper, qu'il saurait me retrouver. Pourtant, dès qu'il a été parti, j'ai couru chez madame de Richeville; elle m'a conseillé de venir ici, de ne céder qu'à la force, et, quand les magistrats viendront, de les supplier de me laisser auprès de vous, ma plus proche parente, jusqu'à ce que j'aie prouvé l'infamie de la conduite de M. de Lancry envers moi.
—Mais elle a raison... cette bonne... cette excellente duchesse, elle a raison; les magistrats ne peuvent pas vous refuser ça... Est-ce qu'on arrache une nièce à sa tante? Non... non... vous ne me quitterez pas. Comme ça sera généreux à vous!... comme ça sera beau! après tout le mal que je vous ai fait... mais ça vous est bien égal, le mal qu'on vous a fait à vous. Vous êtes si bonne! vous avez une si belle âme! et puis, c'est si sublime de pardonner! et puis je suis si malheureuse... Figurez-vous, ma pauvre enfant, que je suis la victime des misérables valets qui m'entourent. Voyez jusqu'où ils poussent la méchanceté! j'avais un chien, un pauvre animal... qui m'était attaché... la seule créature au monde qui ne me haït pas. Dans mon isolement, c'était mon unique joie, mon unique consolation; avec lui, au moins, je n'étais pas seule... Eh bien! ils ont eu la barbarie de me le tuer... oui, j'en suis sûre... ils me l'ont empoisonné; car, depuis qu'il est mort, je leur ai ordonné de m'en acheter un autre... ils ne m'ont pas obéi: ça n'a pas l'air croyable, c'est pourtant comme ça... Figurez-vous qu'ici personne ne m'obéit... qu'est-ce que cela leur faisait pourtant de m'acheter ce chien?... Mais à qui me plaindre? ils ne laissent approcher personne de moi... au lieu que lorsque vous serez ici, ils me respecteront... Vous leur imposerez, vous, vous les forcerez bien à écouter mes ordres, vous ferez respecter votre pauvre vieille tante infirme... n'est-ce pas?
—Silence!—dit tout à coup Mathilde;—une voiture... c'est lui... c'est lui.
—Non, non...—dit mademoiselle de Maran en écoutant,—la voiture passe... Mais que veut-il donc vous faire, ce monstre-là?... car c'est un monstre, voyez-vous! Jamais vous n'en direz assez de mal! Si vous le connaissiez comme je le connais... Ah! maintenant, je me repens bien d'avoir consenti à votre mariage avec lui... mais la tête vous en tournait, pauvre petite... ah! ce sera le chagrin de toute ma vie, de vous avoir donnée à un pareil bandit... un faussaire... un escroc... Tenez, si je pouvais pleurer... j'en pleurerais des larmes de sang. Mais qu'est-ce qu'il vous veut encore, ce misérable-là? n'a-t-il pas mangé votre fortune!
—Ce qu'il veut, madame, il veut me vendre à M. Lugarto...—s'écria madame de Lancry avec épouvante.
—Ah! Mathilde... c'est abominable.
—Je vous dis que, pour de l'argent, cet homme est capable de tout,—s'écria Mathilde. C'est un abîme d'horreur et d'infamie; pour assouvir la haine dont ce monstre me poursuit sans relâche, haine qu'il partage lui-même à cette heure... mon mari ne reculera devant aucun crime... En venant ici... il m'a fait d'horribles confidences, me disant que personne ne l'entendait, que si je parlais il nierait tout, et que je ne serais pas crue... Et pourtant, madame... telle est la loi que les hommes ont faite, qu'elle me force à accompagner cet homme, qui me conduit, non à mon déshonneur, mais à la mort... car je me tuerai plutôt que de rester au pouvoir de ces deux hommes... Si je me tue... Dieu me prendra en pitié. Mais... écoutez... écoutez... cette fois... oh! cette fois... c'est bien une voiture qui s'arrête,—s'écria Mathilde avec terreur.
—En effet, mon enfant! une voiture s'arrête... Mais c'est peut-être le médecin que j'attends... car ils ont aussi eu l'atrocité de ne pas vouloir m'aller chercher le médecin.
—Non, non, c'est lui! Ah! c'est lui... il m'aura fait suivre... il aura découvert où j'étais, il me l'avait dit... il me l'avait dit.
—Mon Dieu!... il y a peut-être quelque chose à faire; je vais envoyer Servien me chercher tout de suite des avocats. En tout cas, chère petite, résistez; mon enfant, résistez... Ne cédez qu'à la force. Ah! si mes gens m'étaient dévoués, je le ferais jeter par les fenêtres... ce misérable... ce monstre... qui vient m'enlever ma tendre enfant.