—C'est étonnant comme on travaille peu solidement de nos jours! cela vient de ce qu'on exagère la production outre mesure,—dit M. Bisson d'un air méditatif en s'armant d'un petit balai de cheminée dont il se servit pour tisonner en guise de pincettes, à la grande impatience de ma tante, qui se mit dans un nouvel accès de colère.

De pareilles scènes, souvent renouvelées, nous divertissaient beaucoup; car M. Bisson revenait au bout de deux ou trois jours, complétement oublieux de ce qui s'était passé, et mademoiselle de Maran ne pouvait lui garder rancune.

Ensuite de cette réception du matin, nous dînions avec mademoiselle de Maran; elle n'aimait à se contraindre en rien, n'invitait personne. On faisait chez elle une chère excellente; elle était gourmande et avait une manie qui nous causait d'insurmontables répugnances.

Son maître d'hôtel, Servien, lui apportait tout ce qu'on présentait sur la table, car elle goûtait à tout, et souvent,—pardonnez-moi ce détail, mon ami,—elle se servait avec ses doigts, ensuite c'était son chien Félix, alors valétudinaire, qu'elle faisait manger dans son assiette.

La durée du dîner nous était presque un supplice. Nous rentrions un moment dans le salon, où nous restions jusqu'à ce que mademoiselle de Maran fût complétement endormie dans son fauteuil, coutume à laquelle elle ne manquait pas. Ses gens avaient ordre de ne jamais la réveiller, et de prier les personnes qui auraient pu, par hasard, venir en prima-sera, d'attendre dans un autre salon.

Nous remontions, avec Ursule, dans notre appartement sur les huit heures, et là, nous causions, nous lisions, nous faisions de la musique jusqu'à l'heure du thé.

Jamais nous n'assistions aux soirées de mademoiselle de Maran; elle y recevait peu de femmes: celles qu'elle voyait étaient généralement de son âge.

Vous concevez, mon ami, qu'habituées comme nous l'étions à cette vie monotone, nous devions être un peu éblouies de la perspective de bals et de fêtes que ma tante venait de nous ouvrir.

En apprenant cette nouvelle, notre premier mouvement fut joyeux; peu à peu la réflexion amena des pensées mélancoliques.

Je passai dans une agitation singulière la nuit qui précéda le bal. A mesure que le jour de cette fête approchait, je me sentais de plus en plus triste et accablée. Je n'avais pas eu le bonheur de jouir de la tendresse de ma mère... je ne la regrettai peut-être jamais davantage qu'à cet instant.