Comme je disais ces mots avec une joie naïve, ma tante, à côté de qui j'étais aussi, se prit à rire aux éclats.
Plusieurs personnes qui étaient debout devant nous, pendant le repos d'une valse, se retournèrent. Madame de Mirecourt, qui se trouvait de l'autre côté d'Ursule, se pencha et dit à ma tante:
—Qu'avez-vous donc à rire ainsi?
—Est-ce qu'on peut y tenir, avec une petite moqueuse comme elle?—dit mademoiselle de Maran en me montrant à son amie.—Si vous entendiez combien ses remarques sont drôles, malignes... c'est à en mourir... Prenez bien garde à vous, car elle emporte la pièce d'abord!—Puis, se retournant vers moi, ma tante ajouta à demi-voix, d'un ton affectueusement grondeur:—Voulez-vous bien ne pas avoir autant d'esprit que ça, mademoiselle! on dira que c'est moi qui vous ai rendue si méchante.
Tout ceci fut dit à voix basse, mais de façon à être entendu des personnes qui nous entouraient.
Je regardai ma tante avec un profond étonnement. Ursule, se penchant à mon oreille, me demanda ce que j'avais dit de si plaisant à mademoiselle de Maran, et de quel ridicule je m'étais choquée.
—Mais d'aucun,—lui répondis-je.—Je ne comprends pas un mot à ce qu'elle vient de me dire.
Voici le mot de cette énigme. Ma tante voulait commencer à me faire cette réputation de méchanceté. Grâce à ses perfides paroles, plusieurs personnes placées devant nous (l'une d'elles, la bonne et charmante lady Fitz-Allan, me l'a répété plus tard) crurent être l'objet de mes moqueries.
J'entrais pour la première fois dans le monde; pour plusieurs raisons je devais être assez remarquée. L'exclamation de ma tante sur mes observations malicieuses devait donc se répandre, et se répandit à l'instant.
Il n'est pas, pour une femme, de plus funeste réputation que celle d'être même spirituellement moqueuse... Les sots la redoutent et la calomnient; les gens d'esprit la jalousent; les caractères bienveillants et généreux s'en éloignent. Aussi une demi-heure ne s'était pas écoulée depuis mon arrivée au bal, que j'avais déjà des ennemis.