—Si... oh! si! mon Dieu! toi seule... écoute donc... Ce mariage me causait un tel désespoir que jusqu'au dernier moment, malgré moi, je crus qu'un événement imprévu l'empêcherait... Oui... j'étais comme ces condamnés qui savent qu'ils doivent mourir, qu'il n'y a pas de grâce pour eux, et qui pourtant ne peuvent s'empêcher d'espérer cette grâce impossible. C'était un dernier instinct de bonheur qui se révoltait en moi!
—Ursule... Ursule... et ce que tu dis là est affreux. Combien tu as dû souffrir, mon Dieu!
—J'obéis à mon père... je voulus te mettre dans l'impossibilité de consommer le généreux sacrifice que tu m'avais proposé. Ce mariage se fit... mon sort irrévocablement fixé, je n'avais que deux alternatives... la mort...
—Ursule... Ursule, ne parle pas ainsi... tu m'épouvantes.
—La mort, ou une vie à tout jamais malheureuse. Un moment je restai accablée sous le coup de ce funeste avenir! Pourtant, avant que de me désespérer tout à fait, je me demandai ce qui causait l'éloignement que m'inspirait mon mari; je me dis que c'était la vulgarité de ses manières, son éducation commune, car son cœur est bon, je crois....
—Oh! sans doute, Ursule, crois-le, crois-le; il est généreux, il est bon. N'as-tu pas vu avec quelle sensibilité il parlait des bienfaits de M. de Rochegune! Mon Dieu! son langage, ses manières se façonneront au monde.
—Eh bien, donc, je me suis dit: ce langage commun me choque, ces familiarités, presque grossières, me révoltent... Ma vie, désormais, doit se passer dans la compagnie de cet homme; il faut renoncer à toutes mes idées de jeune fille. Désormais je dois vivre d'une vie tout autre... Du courage... tout est fini, tout!!!—et les larmes couvrirent la voix d'Ursule.
—C'est la délicatesse naturelle de mes habitudes,—reprit-elle,—de mes penchants qui me rend si malheureuse. Eh bien! puisque je ne puis pas élever mon mari jusqu'à moi... je m'abaisserai jusqu'à lui... Oui, ce langage qui me révolte, je le parlerai... ces manières qui me font frissonner de répugnance, je les imiterai... Mathilde! Mathilde! cela, je l'ai fait; j'ai flatté cet homme comme il voulait être flatté. J'ai feint de l'aimer comme il voulait être aimé... Ses expressions ridiculement familières je les ai répétées en rougissant d'humiliation et de honte... Oh! ma sœur, ma sœur... tu ne sauras jamais ce que j'ai souffert pendant les huit jours d'épreuves que je m'étais imposés!... Tu ne sauras jamais ce qu'il y a d'affreux dans cette profanation de soi-même, dans ce mensonge des lèvres, dont le cœur se révolte. Oh! que de larmes dévorées en secret, pendant que je jouais cette triste et amère comédie!... Mais, vois-tu, maintenant je ne puis plus, je souffre... non, je ne puis plus! Ah! plutôt que de continuer à m'abaisser à mentir ainsi... oh! oui... la mort! mille fois la mort.
L'accent d'Ursule était si déchirant, si désespéré, son air si égaré, ses traits si bouleversés, qu'elle m'effraya.
Alors je comprenais sa conduite; alors j'étais frappée du courage qu'il lui avait fallu pour tenter seulement ce qu'elle avait essayé.