La seule pensée d'une rencontre entre M. de Mortagne et M. de Lancry me glaçait d'effroi. Enfin, alors comme depuis, en songeant au cruel sacrifice que j'allais faire aux volontés de Gontran, en songeant à tout ce que j'allais souffrir en présence de mademoiselle de Maran, je me consolais par cette pensée, que ma résignation plairait à mon mari.
Dès lors je compris cette grande, cette terrible vérité, si vraie qu'elle ressemble à un paradoxe:
«Lorsqu'une femme aime passionnément... les ordres les plus injustes... les traitements les plus barbares, loin de diminuer son amour... l'exaltent davantage encore; elle baise pieusement la main qui la frappe, ainsi que les martyrs, dans leur ravissement douloureux, remercient le Seigneur des tortures qu'il leur impose...»
On vint me demander de la part de M. de Lancry si je pouvais le recevoir avec M. Lugarto. Je lui fis répondre de passer chez moi.
Quelques instants après, Gontran et son ami entrèrent.
Le portrait que mon mari m'avait fait de ce dernier me parut frappant.
M. Lugarto était d'une taille grêle, et mis avec plus de recherche que de goût. On retrouvait dans ses traits, quoique agréables, le type primitif de sa race: un teint pâle et jaune, un nez écrasé, des yeux d'un bleu vitreux et des cheveux bruns.
Sa physionomie maladive avait une expression de suffisance, d'astuce et de méchanceté, qui me repoussa tout d'abord.
Ma chère amie, permettez-moi de vous présenter M. Lugarto, le meilleur de mes amis.
Je m'inclinai sans pouvoir trouver une parole.