M. Lugarto finit de mesurer la hauteur du mur avec sa canne, et dit:
—Mes passiflores tiendront parfaitement ici; j'y joindrai quelques orchidées très-rares, avec les paniers en joncs caraïbes pour les suspendre. Au moins vous aurez une serre convenablement meublée. Il est vrai qu'elle est si mal construite, votre serre, que tout y périra; mais j'en serai ravi, cela me donnera l'occasion de renouveler vos fleurs plus souvent.
Nous rentrâmes dans le salon.
Je croyais cette interminable visite finie, il n'en fut rien. M. de Lancry fit voir à M. Lugarto une assez belle vue de Venise par un peintre moderne, et lui dit:
—Vous êtes connaisseur, que pensez-vous de cela?
—Ce n'est pas mal. Avez-vous payé cela bien cher?
—Non, ce tableau est entré dans la vente de l'hôtel.
—C'est la meilleure manière d'acheter des tableaux, car cette racaille d'artistes, toujours affamés, vous les font payer le double de leur valeur quand on les leur commande et qu'ils vous savent riches.... Quand j'étais jeune, j'étais assez niais pour les payer d'avance; aussi il arrivait que très-souvent je pouvais à peine leur arracher mon tableau... Et quel tableau!... Une fois l'argent mangé, ils ne s'inquiétaient pas du reste... Maintenant, donnant... donnant, je les paye lorsque je suis content, sinon je leur fais retoucher, refaire et refaire jusqu'à ce que cela me plaise... Au moins ainsi je ne suis plus volé.
Cette brutale insolence m'indigna. Je ne pus m'empêcher de dire:
—Ah! monsieur... vous me révélez là une des plaies douloureuses du génie que je ne soupçonnais pas!.... et vous trouvez des artistes?