—Comment, si j'en trouve et des plus fameux encore!... Ils m'accablent de platitudes quand je vais dans leur atelier; ils me demandent mes conseils, même pour les tableaux qu'ils ne font pas pour moi, et ils ont l'air de m'écouter pour me faire la cour. En vérité, je ne sais pas ce qu'on ne ferait pas faire à cette race pour quelques billets de mille francs. On ne tient cette espèce que par l'argent.

Il me fut impossible de me contenir davantage; je me souvins de ce que m'avait dit Gontran sur la rage qu'éprouvait M. Lugarto de n'avoir ni naissance ni valeur personnelle, et je dis à M. de Lancry.

—Mon Dieu! mon ami, ce que monsieur nous dit là me rappelle une bien touchante histoire de grand artiste et de grand seigneur, que M. le duc de Versac, votre oncle, m'a plusieurs fois racontée. Il s'agissait de Greuse et de M. le duc de Penthièvre; ne vous en a-t-il jamais parlé?

—Non, je ne me le rappelle pas du moins,—me dit M. de Lancry.

—Contez-nous donc ça; j'ai quelques tableaux de Greuse, ça m'intéressera,—dit M. de Lugarto.

—Voici, mon ami,—répondis-je en m'adressant à Gontran,—ce que m'a raconté monsieur votre oncle. M. le duc de Penthièvre aimait passionnément les arts; il les protégeait en grand seigneur digne de comprendre que l'antique illustration de race et le génie se touchent, en cela que ce sont deux magnifiques avantages que l'histoire ou que Dieu seul vous donnent, et que tous les trésors du monde ne sauraient acquérir ni remplacer....—Je regardai M. Lugarto; il rougit de dépit;—je continuai. M. le duc de Penthièvre avait donc pour Greuse la plus touchante amitié. Vous le savez, l'inépuisable bonté de cet excellent prince égalait la supériorité de son esprit, d'une finesse et d'une grâce exquise. Lorsqu'il alla voir les premiers tableaux que Greuse fit pour lui, et qu'il rémunéra avec une libéralité toute royale, il dit au grand peintre, avec ce charme qui n'appartient qu'aux grandes aristocraties:

—«Mon cher Greuse, je trouve vos tableaux admirables; mais j'ai une grâce à vous demander.

—«Monseigneur, je suis à vos ordres.

—«Eh bien!—dit le prince avec une sorte d'hésitation timide et comme s'il eût demandé une faveur,—eh bien!.... je voudrais que vous missiez de votre main, au bas de ces tableaux: donné par Greuse à son ami M. le duc de Penthièvre.—La postérité saurait que j'ai été l'ami d'un grand peintre!...»

—Avouez,—dis-je à Gontran en remarquant avec joie que le coup avait porté, et que M. Lugarto ne pouvait dissimuler sa contrariété,—avouez qu'il n'y a rien de plus délicat, de plus charmant que la conduite du prince.