—Vous voyez bien cet homme?
—Oui, madame,—répondis-je en tremblant.
—Eh bien! votre tante est un ange de mansuétude auprès de lui. C'est l'orgueil dans la bassesse, et la lâcheté dans la cruauté; pourtant on le reçoit. Il y a des traits de lui qui font frémir. L'année dernière il a perdu, à jamais perdu, une malheureuse jeune femme, madame de Berny, qui est, à cette heure, seule, abandonnée de sa famille, repoussée par tout le monde; il a agi envers elle de la manière la plus brutale, la plus scandaleuse, la plus cruelle. M. de Berny, soit faiblesse, soit mépris, s'est renfermé dans une dédaigneuse indifférence sur le sort de sa femme; M. Lugarto est encore resté une fois impuni! Puisque les hommes sont si lâches, ce serait au moins aux femmes de faire justice des Lugarto et de ses pareils. Aussi je ne conçois pas qu'on tolère dans le monde une pareille espèce, ou même qu'on lui réponde quand il vous parle; car il est familier, et son impudence est grande.
Je restai muette. Je pressentais que M. Lugarto allait venir auprès de moi. En effet, madame de Richeville me parlait encore lorsqu'il s'approcha, me fit un léger salut, et me tendit la main en me disant:
—Eh bien! vous êtes venue à ce bal? Vous avez eu raison de m'écouter.
Voyant que je ne prenais pas la main qu'il m'offrait, il reprit en souriant d'un air sardonique:
—Nous sommes donc toujours en guerre? J'avais pourtant dû croire le contraire en vous voyant porter les fleurs que je vous avais envoyées ce matin.
—Je ne vous comprends pas, monsieur,—lui répondis-je; et, m'adressant de nouveau à madame de Richeville, je lui demandai le nom de deux très-jolies personnes qui entraient en ce moment.
M. Lugarto ne se déconcerta pas; il continua:
—Vous ne me comprenez pas: ce que je vous dis, c'est pourtant assez clair. Les fleurs que vous avez à la main et dans les cheveux viennent de mes serres: c'est moi qui vous les ai envoyées ce matin. Savez-vous que je n'en donne pas à tout le monde, au moins? J'avais, le printemps passé, donné la pareille garniture à la jolie petite madame de Berny... Ça lui a véritablement porté bonheur.