—Mon Dieu! de quel air sombre et tragique vous me dites cela!—reprit madame de Ksernika en riant aux éclats.—Est-ce que vous seriez jalouse, par hasard? et jalouse de votre mari encore? mais ça serait très-piquant.
—Madame...
—Ah çà! n'allez pas avoir cette ridicule faiblesse, au moins! j'en serais désolée. Mon triomphe serait bien moins grand, la jalousie vous ferait perdre une grande partie de votre supériorité sur moi. Mais voyez donc un peu ma prétention, ma vanité! j'ose entrer en lutte avec vous, avec vous armée de tant d'avantages! avouez que c'est bien héroïque!
J'étais au supplice; il me fallut l'habitude de dissimuler mes chagrins, habitude que j'avais contractée pendant ma triste enfance, pour m'empêcher de pleurer à chaudes larmes.
Hélas! je n'aurais pas cru devoir sitôt recourir à cette faculté, fruit d'un si misérable passé. Toutes les forces de mon âme furent employées à cette contrainte. Je sentis que j'allais encore faire une sotte réponse; et presque malgré moi je balbutiai ces mots absurdes:
—Parlez-vous sérieusement, madame?
La princesse recommença de rire aux éclats.
—Comment, si je parle sérieusement!—reprit-elle;—vous me faites là une question de pensionnaire. Mais, certainement, tout ce que je vous dis est très-sérieux. Je raffole de M. de Lancry; et vous voyez en moi une rivale déclarée, prête à vous disputer ce cœur par tous les moyens possibles. Quelle belle occasion, enlever une charmante conquête à une adversaire redoutable!
Je regardai fixement madame Ksernika pour tâcher de pénétrer le fond de sa pensée. Cela me fut impossible, tant l'expression de ses traits était mobile et changeante.
Peu à peu pourtant je repris mon sang-froid, je surmontai mon émotion, je tâchai de prendre un air riant et léger.