Avertie par M. de Rochegune, je prévoyais cet insolent aveu; mon visage resta impassible.
M. Lugarto s'attendait sans doute à une explosion d'indignation de ma part, il parut très-surpris de mon calme, de mon silence.
—Oui, je vous aime à l'adoration,—reprit-il;—moi qui jusqu'ici n'ai eu que des fantaisies, que des amours éphémères, je sens près de vous le besoin de me fixer tout à fait. Si vous vouliez, nous arrangerions notre vie à merveille... Maintenant je suis établi dans votre intimité, nous pourrons mener l'existence la plus agréable... Mais vous ne me répondez pas! Est-ce que cela vous fâche?
—Continuez, monsieur, continuez.
—De quel air vous me dites cela! Vous ne me croyez peut-être pas capable de vous être à tout jamais fidèle? Vous avez tort, voyez-vous. J'ai joui de la vie et de tous ses plaisirs, avec trop d'excès peut-être; je serais charmé de pouvoir me reposer dans une affection bien douce, bien paisible. Mon caractère, qui est souvent détestable, je l'avoue naïvement, y gagnerait beaucoup, vrai... Je suis sûr que, si vous vouliez vous en donner la peine, vous pourriez me rendre bien meilleur que je ne le suis. Voyons, essayez, qu'est-ce que cela vous fait? je vous aimerai tant! Oh! vous ne savez pas ce que c'est que d'être aimée par un homme qui méprise tous les autres hommes!... Vous ferez de moi tout ce que vous voudrez... et l'on dira partout:—Voyez donc l'empire de madame de Lancry! elle a su fixer, adoucir, assouplir cet homme, le plus indomptable qu'il y ait au monde!!!
Si je n'avais pas senti au brisement de mon cœur que je touchais à une crise fatale de ma vie, et qu'un grand danger grondait sourdement autour de moi et de Gontran, l'incroyable suffisance de cet homme, sa fatuité cynique, dont le ridicule touchait à l'odieux, m'auraient fait sourire de pitié; mais j'étais obsédée par de cruels pressentiments.
M. Lugarto m'épouvantait; il me semblait que, malgré sa grossière audace, il ne m'aurait pas parlé ainsi, à moi, s'il n'avait cru pouvoir le faire presque impunément. Aussi, je lui dis en joignant les mains avec frayeur:
—Que se passe-t-il donc, monsieur, que vous osiez me parler ainsi?
—Mon langage est tout simple pourtant... Mon Dieu! rassurez-vous... je ne suis pas exigeant... je ne vous demande que des espérances pour l'avenir, accompagnées d'un peu de confiance pour le présent. Laissez-vous aimer, ne vous occupez plus du reste; seulement soyez assez loyale pour me promettre de ne pas lutter contre le penchant qui pourrait s'éveiller dans votre cœur en ma faveur. Voyons, avouez que je vous parais fat en vous parlant ainsi; je parie que cela vous choque?... Eh bien! vous avez tort... c'est le langage du véritable amour... L'homme qui aime bien se sent toujours sûr de faire tôt ou tard partager sa passion... Êtes-vous bizarre! Adoucissez donc ce regard effarouché. Après tout, qu'est-ce que je vous demande? de vous laisser être heureuse... Vous verrez, vous verrez... Mais répondez-moi donc... au moins... Mathilde.
En m'appelant ainsi, M. Lugarto s'approcha de moi; il voulut me prendre la main.