—Cette peine était inutile, monsieur.
—Je m'en suis bien aperçu, et de reste! Vous n'avez répondu à mes soins, à mes prévenances, que par le mépris.
—Vous auriez dû voir par là, monsieur, que ces soins, que ces prévenances ne pouvaient m'agréer.
—Mais pourquoi cela, encore une fois? Vous ne me répondez pas. Était-ce donc vous insulter que d'avoir pour vous des attentions que toute femme accueille, sinon avec gratitude, du moins avec complaisance?
Je levai les yeux au ciel comme pour le prendre à témoin de l'exécrable duplicité de cet homme.
M. Lugarto fit un mouvement d'impatience; il reprit en tachant de donner à sa voix aigre un accent affectueux et insinuant:
—Voyons, ne soyez pas aussi méchante, causons en bons amis; oui, car je suis votre ami, quoique vous ayez tout fait jusqu'ici pour m'irriter contre vous; mais je ne sais pas comment... vous m'avez ensorcelé! Moi qui me souviens toujours du mal qu'on me veut, et qui sais prouver que je m'en souviens, je ne puis vous garder rancune, je vous pardonne tout. C'est qu'aussi vous exercez sur moi une influence incroyable! D'abord je n'ai rien compris à cette influence, puis peu à peu j'ai reconnu... mais vous allez encore vous fâcher... En vérité, moi qui ne suis pas un écolier, moi qui connais les femmes, pour la première fois de ma vie... j'hésite... à vous dire... car vous avez un air si froid, si hautain, que... Allons, de mieux en mieux. Si vous me toisez avec cette figure-là, ce n'est pas le moyen de me décider à parler.
Je regardai M. Lugarto si fièrement, avec une expression de mépris si écrasant, que, malgré son audace, il s'interrompit un moment; mais, rougissant bientôt de s'être laissé déconcerter, il reprit:
—Après tout, je suis stupide; je ne vous apprendrai rien que vous n'ayez depuis longtemps deviné: les femmes ne sont pas aveugles, elles sont les premières instruites des sentiments qu'elles inspirent... Eh bien! je vous aime, oui... je vous aime avec passion.
M. Lugarto dit ces derniers mots d'une voix basse, émue, tremblante.