Au coin de l'avenue de Marigny, notre voiture fut obligée de s'arrêter quelques instants. Un pauvre, d'une figure hideuse et difforme, s'approcha et demanda l'aumône.

Gontran, je crois, ne l'entendit pas; le mendiant jeta sur nous un regard de courroux et nous dit avec un geste menaçant, au moment où notre voiture repartit:—Ces riches! ils sont bien fiers, ils sont si heureux!

Par un mouvement spontané, nous nous regardâmes, Gontran et moi, comme pour protester contre cette accusation de bonheur.

Hélas! pourtant, l'erreur de ce pauvre était excusable: il voyait une jeune femme, un jeune homme, dans une brillante voiture, entourés de ce luxe que le vulgaire prend pour le bonheur et qui cache souvent tant de douleurs, tant de plaies incurables. Ce pauvre pouvait-il deviner les chagrins dont nous étions navrés? et cette fête somptueuse à laquelle nous nous rendions comme à un supplice avec une sourde et vague frayeur? Que de tristes enseignements dans ces contrastes de l'apparence et de la réalité!

Nous arrivâmes chez M. Lugarto.

Mon découragement, ma tristesse avaient fait place à une sorte d'animation fébrile et factice. M. Lugarto nous reçut le sourire sur les lèvres; il triomphait dans l'orgueil de son exécrable méchanceté.

Sa maison, que je ne connaissais pas, était encombrée de toutes les magnificences imaginables, mais entassées, mais accumulées sans goût. Au milieu de ce chaos d'admirables choses, certaines mesquineries inouïes dénotaient des instincts d'avarice sordide. Cette vaste et opulente demeure, malgré ses proportions, manquait complétement d'élégance, de noblesse et de grandeur.

Nous y trouvâmes réunies les personnes que M. Lugarto nous avait annoncées. De temps en temps je regardais Gontran pour prendre courage. M. Lugarto parut frappé du changement qui s'était opéré dans mes manières à son égard.

Tout ce que je pus faire fut d'être pour lui d'une politesse presque bienveillante; il en parut plus étonné que touché: il me considérait attentivement, comme s'il eût douté de cette apparence; il fut pour moi de la plus extrême prévenance.

Gontran était placé auprès de la princesse Ksernika; soucieux, absorbé, il répondait à peine aux coquetteries provocantes de cette femme.