M. Lugarto me dit à voix basse et en sortant de table qu'il était le plus heureux des hommes, puisque je semblais renoncer à mes injustes préventions contre lui; qu'il regrettait amèrement son emportement du matin, mais que je devais l'excuser en faveur de la violence d'un amour dont il n'était pas le maître.
—Hélas!—pensais-je en l'écoutant,—qui m'aurait dit, un jour, que trois mois après mon mariage, après cette union qui était pour moi si adorablement belle et sainte, je serais réduite à entendre de telles paroles sans pouvoir témoigner ma honte, mon dégoût, mon indignation? Oh! profanation! oh! sacrilége! un amour que j'avais rêvé si noble, si grand, si pur!
Après dîner, ainsi que l'avait voulu M. Lugarto, nous montâmes dans sa voiture, lui, la princesse, Gontran et moi; nous allâmes à Tivoli. Mon supplice continua.
M. Lugarto me donnait le bras; mon mari donnait le sien à la princesse: il y avait beaucoup de monde à cette fête; presque toutes les personnes de la cour que leur service retenait à Paris y assistaient.
J'étais restée assez longtemps malade; depuis quelques semaines je n'étais pas allée dans le monde: aussi certaines nuances dans la manière dont on m'accueillait, ainsi que M. de Lancry, me surprirent sensiblement.
Les hommes lui rendaient ses saluts d'un air froid et distrait; quelques femmes auxquelles il parla lui répondirent à peine. M. Lugarto fut, au contraire, accueilli comme d'habitude; son visage rayonnait. Je crus voir que les hommes lui jetaient des regards d'envie et que plusieurs femmes me montraient avec dédain.
Les révélations de M. de Rochegune me vinrent à la pensée; je frissonnai en songeant aux bruits ignominieux dont moi et Gontran nous étions peut-être l'objet en ce moment, tant les apparences semblaient accablantes...
Je me sentis défaillir; je dis à M. Lugarto d'une voix suppliante:
—Vous tenez notre destinée entre vos mains, monsieur, ayez pitié de nous... sortons de ce jardin...
—Voici, madame, la duchesse de Berri. Gontran ne peut se dispenser d'aller la saluer, ni vous non plus,—me dit M. Lugarto.