—Sans doute,—répondit M. Lugarto. J'y pensais bien, mon cher, et je ne vous aurais pas fait grâce de cette partie du programme de notre soirée,—ajouta-t-il avec un sourire sardonique.

—Ni moi non plus, mon cher,—reprit Gontran.

J'étais désolée, je croyais cette malheureuse soirée terminée. Tout Paris était à Tortoni; notre présence allait être une nouvelle occasion de calomnies.

En regagnant notre voiture, M. Lugarto me dit à voix basse:

—Je n'ai pas été dupe de Lancry; la duchesse de Berri l'a reçu de la manière la plus humiliante. J'ai vu cela aux figures rayonnantes des personnes qui accompagnaient Son Altesse; car Gontran est aussi détesté par les hommes que vous l'êtes par les femmes, tout cela grâce à vos avantages naturels à tous deux. Vous le voyez bien, la ville et la cour, comme on disait autrefois, croient que nous sommes ensemble du dernier mieux... Vous n'avez donc plus maintenant à craindre pour votre réputation... Laissez-moi donc vous aimer; vous verrez que je parviendrai à me faire supporter... Déjà, ce soir, vous êtes mieux pour moi... Tenez... je vous aime tant, que si vous le vouliez, vous pourriez m'ôter tout pouvoir sur votre mari.

Je ne répondis rien; nous montâmes en voiture, nous arrivâmes à Tortoni. A mon grand chagrin, Gontran nous conduisit dans un salon au premier. J'y reconnus plusieurs personnes qui avaient vu avec quel dédain Madame avait accueilli mon mari. Ma confusion fut à son comble lorsque je vis beaucoup de personnes nous regarder en souriant malignement.

—Enfin,—dit Gontran,—le moment est venu...

Ne sachant ce qu'il voulait dire, je le regardai. L'expression de son visage me fit peur... Je me rappelle cette scène effrayante comme si j'y assistais encore. Gontran était assis à côté de moi, il avait en face de lui madame de Ksernika et M. Lugarto. M. de Lancry se leva tout à coup, et dit à M. Lugarto d'une voix haute et vibrante de colère:

—Monsieur Lugarto, vous êtes un misérable!...

Celui-ci, stupéfait malgré son audace, ne sut que répondre. Plusieurs hommes se levèrent vivement. Un profond silence régna dans le salon. Je ne pus faire un mouvement... je croyais rêver. Gontran reprit: