—Aussi n'est-ce pas Fritz, mais un des deux hommes à qui j'avais donné l'ordre de suivre votre voiture à une assez grande distance depuis votre départ de Paris, qui m'a appris cette bonne nouvelle... Sans être militaire comme ce cher Lancry, je sais l'utilité des arrière-gardes. Voyez si cela m'a servi!... S'apercevant que M. de Mortagne tâchait de vous atteindre, un de ces deux hommes est venu à fond de train prévenir Fritz, et moi ensuite; l'autre suivant est resté à quelque distance de la voiture de M. de Mortagne pour l'observer; témoin de la culbute de votre sauveur à la descente de Luzarches, il l'a vu retirer à moitié mort de son brishka; et mon fidèle serviteur est arrivé ici un quart d'heure après vous, laissant son cheval à quelque distance, pour ne pas éveiller vos soupçons... En un mot, la preuve que vous n'avez pas plus à espérer la présence de M. de Mortagne que je n'ai, moi, à la redouter, c'est que vous me voyez ici fort paisible, et prenant, comme on dit, mes coudées franches.

Ce que me disait M. Lugarto était malheureusement si probable, que je ne pus conserver aucune espérance; je gémis en songeant à la fatalité qui me privait du secours que la Providence m'envoyait.

—Oh! c'est un rusé jouteur que M. de Mortagne,—reprit M. Lugarto,—lui et ce Rochegune, que l'enfer confonde, se sont attachés à mes pas depuis deux mois; cachés dans l'ombre, ils ont déjà fait échouer deux ou trois projets qui vous concernaient, ma toute belle ennemie! ils ont corrompu des gens à moi que je croyais incorruptibles. Heureusement Fritz, il y a quelque temps, a déjà presque assommé ce Rochegune, lorsque celui-ci venait faire le pied de grue à la grille de votre jardin pour avoir des nouvelles de votre chère santé, pendant votre maladie.

—C'était!... lui!... mon Dieu! M. de Rochegune, c'était lui!... Un assassinat!...

—Allons donc! pour qui me prenez-vous? Une simple rixe... un bon coup de bâton sur la tête, rien de plus... Rochegune s'est bien donné garde d'ébruiter cette affaire. Ce vertueux et philanthrope jeune homme savait, et moi aussi, qu'en portant sa plainte, il lui aurait fallu expliquer comment et pourquoi il venait chaque soir se mettre en faction à la grille de votre jardin... Cela pouvait vous compromettre; il devait se taire. J'y avais bien compté.

—Aussi lâche que traître et cruel!—dis-je en joignant les mains avec horreur.

—Lâche, non; nerveux, oui. Que voulez-vous? j'ai la faiblesse de tenir essentiellement à la vie.—C'est tout simple... je vous aime... et vous me faites chérir l'existence... A propos de cela... je dois vous paraître un adorateur joliment novice ou joliment froid... J'ai en mon pouvoir une femme charmante, la plus adorable femme de Paris, sans contredit, et je lui raconte tranquillement mes bons tours, au lieu de lui parler de ma flamme. Mais ne vous impatientez pas, je vais vous expliquer cette conduite qui vous semble peut-être un peu trop respectueuse... Vous voyez cette pendule, n'est-ce pas? Elle marque onze heures et demie... Eh bien!... avant minuit, vous serez endormie d'un sommeil profond, invincible... à minuit donc, vous serez en ma puissance... Tout à l'heure, en soupant, vous avez pris un narcotique infaillible, déjà même vous avez dû ressentir quelques symptômes d'accablement... maintenant, en attendant l'heure du berger... causons.

Je poussai un cri terrible... je me rappelai en effet l'espèce d'engourdissement passager qu'un moment auparavant j'avais attribué au sommeil et à la fatigue.

—Ayez pitié de moi...—m'écriai-je en tombant à genoux.—Cela est horrible... Que vous ai-je fait? mon Dieu! grâce... grâce...

M. Lugarto se mit à rire aux éclats et me dit: