Votre cher Gontran, après quelques scrupules de conscience, se rendit à cette belle rhétorique de faussaire; une heure après, il présentait à mon banquier un faux bon de moi... Mais ceci vous réveille...—ajouta M. Lugarto en voyant que je me relevais par un effort presque désespéré.
—Vous mentez... vous mentez,—m'écriai-je d'une voix affaiblie,—Gontran est incapable d'une telle infamie...
Presque épuisée par ce mouvement, je retombai dans mon fauteuil.
De ce moment j'éprouvai une sorte d'hallucination étrange à mesure que M. Lugarto parlait; il me sembla voir son récit en action, les personnages qu'il évoquait apparaissaient et disparaissaient à ma vue, comme dans un rêve, avec la rapidité de la pensée.
—Je mens si peu en accusant Lancry d'être un faussaire,—reprit M. Lugarto, en me montrant un papier,—que le faux, le voilà. Je reprends mon récit... J'en ai au plus pour les dix minutes de connaissance qui vous restent. Depuis quelques jours mon banquier était confidentiellement prévenu par moi, et sous le sceau du plus profond secret, que Lancry, abusant de mon amitié, pourrait lui présenter de faux bons de moi, mais par égard pour le nom que portait ce misérable,—disais-je,—je priai mon dit banquier de payer sans faire d'éclat, seulement de garder le bon et de bien constater le crime de M. de Lancry, me réservant de faire des poursuites si cet indigne ami ne s'amendait pas plus tard.
Ce qui fut dit fut fait; des témoins dont l'autorité était irrécusable, mais dont la discrétion était sûre, virent Lancry apporter le billet et en empocher l'argent. Les témoins signèrent avec mon banquier un procès-verbal que voici, et dans lequel j'ai fait toutes réserves pour l'avenir. Vous le voyez, je n'ai qu'à dire un mot pour faire condamner votre mari comme faussaire, car on obtiendra facilement son extradition.
Je cachai ma tête dans mes mains avec horreur.
—Ceci vous explique le secret de ma domination sur Lancry et sur beaucoup de personnes. J'ai une espèce de police à moi; je la mets à la piste de toutes les personnes sur lesquelles je veux agir, et c'est bien le diable si je ne découvre quelque tendre erreur ou quelque sordide action qui me les livre pieds et poings liés. Vous avez vu une preuve de ce savoir-faire dans ma domination sur la princesse de Ksernika et la duchesse de Richeville... Pour en revenir à Gontran, quoique le juif aux 30,000 fr. eût été payé, son mariage avec la riche héritière ne se fit pas. Je retirai ma garantie sans m'expliquer. Lancry, mis en demeure de justifier de la fortune qu'il prétendait avoir, ne put rien prouver; bien entendu on lui tourna le dos, et il retomba pauvre comme Job, ayant pour tout bien plus de deux cent mille francs qu'il me devait. C'était cher; mais son âme m'appartenait, comme aurait dit Satan... Lorsque Lancry s'est vu ainsi en mon pouvoir, il a jeté feu et flamme; mais que faire? se résigner, sous peine de la marque...
Ce fut alors qu'il reçut une lettre de son oncle qui vous proposait en mariage. Cela me ravit; ma vengeance allait se doubler, j'allais disposer de deux existences au lieu d'une... Pour faire réussir ce beau projet conçu par mademoiselle de Maran et M. de Versac, je prêtai une centaine de mille francs à Lancry en avance d'hoirie sur votre dot, pour faire face aux dépenses imprévues et lui permettre de ne pas manquer cette belle affaire.
Le mariage se conclut. J'étais malade à Londres, sans cela je serais venu assister à la noce comme premier garçon d'honneur. Une fois rétabli, j'écrivis à Lancry qui savourait sa lune de miel à Chantilly... Je lui ordonnai de revenir à Paris sur l'heure. Il vous ramena; je vous vis, je vous aimai, et je me mis dans la tête de vous posséder... Or, ce que je veux... je le veux bien. Je déclarai à votre mari que je vous ferais la cour, il s'y résigna en enrageant... Pourtant il comptait sur votre vertu et il avait raison... aussi m'avez-vous mis dans la nécessité de recourir, comme on dit, aux grands moyens. Vous savez le reste... jusqu'à la scène de l'autre jour à Tortoni... Sa mauvaise tête l'a emporté; exaspéré par le méprisant accueil de Madame, il a fait cette sortie, cette bravade ridicule à Tortoni... A deux heures du matin, il était chez moi, à genoux, pleurant, sanglotant, suppliant, demandant grâce pour vous et pour lui... Il rabâchait des galères... je me suis encore laissé attendrir, à ces conditions: 1º Il fallait un duel, et j'étais trop nerveux pour en accepter un sérieux. Il serait donc convenu que nous ferions censés nous être battus seulement avec des soldats pour témoins; je serais encore censé avoir reçu un coup d'épée peu dangereux; je me chargeais d'accréditer ce bruit; ce qui s'est fait, et je passe pour un crâne... 2º Lancry devait immédiatement partir pour Londres, où il est à cette heure. Avant son départ, sans que j'aie voulu lui dire dans quel but, je l'obligeai à vous écrire sous ma dictée la première lettre que vous avez reçue à Paris et qui vous a décidée à venir ici. Les autres lettres sont de moi, bien entendu, car votre mari n'est pas le seul qui sache contrefaire les écritures et faire des faux.