Je n'ai rien oublié, je crois... non... Maintenant qu'il vous reste encore un peu de connaissance, envisagez bien les conséquences de votre position; depuis deux mois, le monde est persuadé que nous sommes ensemble du dernier mieux... Si l'on en pouvait douter, qu'on juge sur les faits... Vous êtes venue ici volontairement; vous avez voulu cacher ce voyage à votre tante, à M. de Versac, à madame de Ksernika, puisque vous leur avez écrit que vous alliez chez madame Sécherin à la campagne; on croit que votre mari m'a blessé en duel, on pensera que vous êtes accourue ici aussitôt après son départ pour me consoler dans mes souffrances: comment le nierez-vous? où seront vos preuves? Mes fausses lettres, direz-vous; mais tout à l'heure, quand vous allez être endormie, je vous prendrai ces lettres et je les brûlerai.
Invoquerez-vous le témoignage de vos gens? D'abord ils me sont dévoués; et puis ils diront, ce qui est vrai, qu'ils ont agi d'après vos ordres, car vous seule avez ordonné le départ. Ce n'est pas tout; pour comble d'horreur... un de vos parents, un homme respectable, apprenant sans doute votre infâme conduite, se met à votre poursuite pour vous empêcher de vous perdre... Votre passion vous aveugle tellement, que de complicité avec un laquais vous faites tomber ce vertueux poursuivant dans un piége abominable où il aura peut-être perdu la vie... Eh bien! que dites-vous? Je défie l'avocat le plus habile de contredire tout ceci... de vous empêcher d'être écrasée sous les apparences... sous le dernier et éclatant scandale: car je me suis arrangé de façon à ce que l'on sache bien que vous n'avez pas été du tout chez madame Sécherin, et que vous êtes venue ici me faire vos tendres et tristes adieux. Demain matin... (votre sommeil va durer au moins huit ou dix heures) je pars pour l'Italie, je vous laisse vous réveiller tout à votre aise et écrire à Gontran, poste restante, à Londres, de revenir vous consoler si ça l'amuse... J'emporterai toujours avec moi... ce précieux faux... ce fil infernal au bout duquel je tiendrai constamment l'âme de Gontran et la vôtre. Quant aux cent mille écus que votre mari me doit environ... et dont voici les titres, demain matin, après mon départ, vous les trouverez à vos pieds, déchirés en morceaux, car je suis galant homme et généreux.
Cette dernière infamie ranima le peu de force et de volonté qui existât encore en moi...
M. Lugarto se leva, regarda la pendule et me dit:—Dans dix minutes vous serez à moi.
En faisant un mouvement désespéré pour me soulever du fauteuil où j'étais engourdie, mes yeux tombèrent sur un couteau.
Maintenant je me rappelle à peine les violentes pensées qui m'agitèrent en ce moment; soit que je voulusse échapper par la mort au déshonneur, soit que je crusse qu'une douleur, que la perte de mon sang peut-être, m'arracheraient de l'état affreux où j'étais plongée, je saisis ce couteau, je rassemblai toute mon énergie pour m'en porter un coup dans la poitrine; la lame glissa et m'atteignit légèrement à l'épaule.
Ce mouvement fut si rapide que M. Lugarto ne l'aperçut pas.
Une voix bien connue s'écria avec effroi:
—Arrêtez, Mathilde!
Je me relevai toute droite par un mouvement presque convulsif, et je fis deux pas en étendant mes bras vers M. de Mortagne, car c'était lui...