—Maintenant, écoute,—continua M. de Mortagne.—Demain matin tu partiras pour l'Italie, et je te défends, tu m'entends bien... je te défends de remettre les pieds en France, à moins que je ne t'y autorise... je t'exile.
—C'est de la folie!—s'écria M. Lugarto.—Après tout, je brave vos menaces; la loi me protégera, je resterai en France si cela me convient...
—Écoute-moi,—s'écria M. de Mortagne en se redressant de toute la hauteur de sa grande et robuste taille, et il appuya sa large main sur l'épaule de M. Lugarto, qui fut presque obligé de se courber sous cette puissante étreinte...—Écoute-moi bien. Depuis quatre mois tu as été le mauvais génie de la plus adorable femme qui existe sur la terre; tu as fait tout au monde pour flétrir sa réputation, pour avilir son mari; tu as usé de la plus exécrable perfidie pour accréditer des bruits infamants; tu as voulu faire assassiner M. de Rochegune; tu as été faussaire pour attirer ici madame de Lancry. Toi et tes complices vous avez été encore meurtriers en me faisant tomber dans un piége horrible; tu as été empoisonneur en faisant prendre à cette malheureuse femme un breuvage qui devait te permettre d'ajouter un nouveau crime à tant de crimes... Voilà ce que tu as fait... entends tu... entends-tu?...
L'air, la voix, l'accent de M. de Mortagne étaient si menaçants, que malgré son audace M. Lugarto n'osa répondre un seul mot.
M. de Mortagne ajouta avec une exaltation croissante, et me désignant à M. Lugarto:
—Tu ne sais donc pas que j'ai promis à sa mère mourante de veiller sur elle comme sur mon enfant? Tu ne sais donc pas quels dangers on court en attaquant ceux que j'aime?... Tu ne sais donc pas que, sans l'intérêt que j'avais à pénétrer quel était le mobile de la fatale domination que tu exerçais sur M. de Lancry, je t'aurais déjà chassé de France en te crossant de coups de pied? car tu sens bien qu'un homme comme moi qui veut s'acharner à la poursuite d'un misérable comme toi... vient à bout d'en délivrer la société... et qu'il n'y a pas de tribunaux qui fassent!... Et d'ailleurs,—s'écria M. de Mortagne, ne se possédant plus,—est-ce que tu n'es pas hors la loi! En vérité, je suis bien bon de ne pas te tuer là comme un chien!... Est-ce que je n'en ai pas le droit?
—Le droit!...—s'écria M. Lugarto, effrayé de la violence de M. de Mortagne.
—Oui, le droit... oui... j'ai le droit de te tuer... là... à l'instant. Mathilde est ma parente; tu l'attires ici à l'aide de fausses lettres; j'en ai la preuve... tu l'empoisonnes, j'en ai la preuve... tu vas commettre un crime exécrable, lorsque moi son ami, son parent, j'arrive, je te surprends... je prends ce pistolet, je te l'appuie sur le crâne,—et M. de Mortagne appuya en effet un pistolet sur le front de M. Lugarto,—et je te fais sauter la cervelle. Eh bien! après? qui donc me blâmera?... quel tribunal osera me condamner? N'es-tu pas pris en flagrant délit? ta vie ne m'appartient-elle pas, hein! misérable?...
Épouvanté de la fureur de M. de Mortagne, qui, s'exaltant peu à peu, ne se connaissait plus, et qui lui tenait toujours le pistolet armé sur le front, M. Lugarto joignit les mains avec terreur; sa figure se décomposa, il n'eut que la force de dire:
—Grâce... grâce... Prenez garde, mon Dieu! le pistolet est chargé...