—Mais, mon ami, pourquoi ne pas tout dire à Gontran?
—Pourquoi! pauvre enfant! parce que, du moment où votre mari vous saura instruite de la bassesse qu'il a commise, il vous haïra... il aura à rougir devant vous... et jamais il ne vous pardonnera sa faute.
—Ah! pouvez-vous croire?
—Écoutez, Mathilde... je ne veux pas récriminer, je ne veux voir dans M. de Lancry que l'homme que vous aimez, votre noble et sainte affection le sauvegarde à mes yeux; mais enfin... soyez juste, lorsqu'il vous savait si malheureuse de cette hideuse intimité avec un homme qu'il méprisait, qu'il haïssait autant que vous, a-t-il eu le courage de vous faire ce fatal aveu? Non, il a préféré laisser s'accréditer sur vous les bruits les plus infamants.
—Mais rompre ouvertement avec M. Lugarto, c'était se perdre.
—Mais c'était sauver votre réputation à vous, malheureuse femme, innocente de toutes ces vilenies... Si votre mari n'avait pas été un abominable égoïste, il aurait courageusement bravé les conséquences de sa faute, au lieu de vous laisser avilir aux yeux du monde... Après cette scène de Tortoni, qui révélait au moins de sa part une lueur de généreuse indignation, n'a-t-il pas de nouveau souscrit à toutes les exigences de Lugarto? Ne vous a-t-il pas, pour ainsi dire, lâchement abandonnée à ses infâmes tentatives? Tenez, Mathilde, pauvre et chère enfant! il faut tout le respect, toute l'admiration que m'inspire votre dévouement pour m'empêcher de dire ce que je pense... je ne veux pas vous attrister encore... Seulement, croyez-en mon expérience, ne dites jamais à Gontran que vous avez son secret... Cet aveu vous serait fatal... Je vous le répète, l'homme qui dans les terribles circonstances où vous vous êtes trouvée, n'a pas eu assez de confiance dans votre cœur pour tout vous avouer, serait impitoyable s'il vous savait instruite d'un mystère qu'il a caché avec tant d'opiniâtreté.
—Mais enfin, si par hasard Gontran découvre mon séjour dans cette maison?
—J'y ai songé.... J'ai aussi songé que, par une nouvelle méchanceté dont je ne puis concevoir le but, Lugarto pourrait tout écrire à votre mari; alors cette déclaration signée de lui, mon témoignage, celui de Rochegune, suffiraient pour vous mettre à l'abri de toute calomnie, car il faut tout prévoir...
—Je suivrai vos conseils,—dis-je à M. de Mortagne en soupirant. Pourtant je vous l'avoue, il m'en coûte de cacher quelque chose à Gontran...
M. de Mortagne, sans me répondre, me prit les deux mains et me regarda quelque moment en silence.