—L'état de maison que vous tenez à Paris était déjà beaucoup trop considérable pour votre fortune; je suis sûr que, lorsqu'il se verra débarrassé de Lugarto, M. de Lancry se jettera de nouveau dans de folles dépenses... Vous avez encore maintenant net cent mille livres de rentes, votre hôtel payé; eh bien! en cinq ou six ans d'ici, votre mari peut avoir tout dissipé. Je connais les prodigues.

—Mais, mon ami...

—Mais, mon enfant, il n'a pas été arrêté, retenu par la honte de commettre un faux, pour se procurer de l'argent... Quel frein l'arrêtera lorsqu'il n'aura qu'à puiser à pleines mains dans votre fortune?... Pardon... Mathilde... je vous afflige; mais il est de ces vérités sévères qu'il faut oser dire... Jamais je n'ai failli à ce devoir, jamais je n'y manquerai... Je vous en conjure, résistez autant que vous le pourrez aux prodigalités de votre mari; pour vous, pour lui-même, ayez cette résolution... Moi, je ne veux lui rien dire; je réserverai mon influence pour les cas extrêmes. Il est violent, emporté; il est impatient des remontrances: peu m'importe, lorsque votre intérêt voudra que je parle... je parlerai, et de façon à être entendu et écouté, je vous en réponds. Allons, adieu, mon enfant... Au moindre événement, écrivez-moi à Paris; à tout jamais comptez sur moi... et sur Rochegune... Quant à celui-ci, que Dieu me le conserve... car il s'en va faire une terrible guerre, et il n'est pas homme à s'y ménager... Adieu, encore adieu! Je vous enverrai Blondeau chez madame Sécherin; un de mes gens qui m'accompagnait hier, et qui vient d'arriver avec ma voiture, vous suivra. Il m'appartient depuis longtemps, c'est vous garantir sa sûreté. Vous pouvez prendre avec lui cette femme que vous avez emmenée; mais, à l'arrivée de Blondeau, chassez-la; et à votre retour à Paris, faites maison nette, de peur qu'il ne reste parmi vos gens quelque dangereuse créature de Lugarto; puis ne remontez votre maison qu'avec des gens parfaitement bien recommandés. Allons, encore adieu.

Une dernière fois, j'embrassai cet excellent ami en versant de douces larmes.

Je serrai affectueusement les mains de M. de Rochegune, et je partis pour la Touraine, me faisant une fête de surprendre Ursule par ma visite inattendue.


CHAPITRE VI.

LA FAMILLE SÉCHERIN.

La propriété de M. Sécherin, qu'il habitait alors avec Ursule, était située à Rouvray en Touraine, sur le bord de la Loire.

Je fus obligée de repasser par Paris; je m'y arrêtai afin de mettre moi-même à la poste la lettre de M. Lugarto pour Gontran, lettre qui allait combler mon mari de joie et le délivrer de l'odieuse influence dont il avait si longtemps souffert.