—Magnifique... comme une fabrique. Il n'y a rien de plus triste au monde... si ce n'est d'entendre sans cesse parler des résultats merveilleux de cette même fabrique, du nombre d'ouvriers qu'elle emploie, de son importance dans le pays, etc. Il faudra, ma pauvre Mathilde, te résigner à supporter souvent ces conversations-là. Quel changement pour toi, habituée à cette brillante vie du monde que, hélas! je n'ai fait qu'entrevoir avant de venir m'enterrer ici.
Je regardai Ursule avec un air de reproche.
—Ma sœur, ma sœur,—lui dis-je,—je crains d'avoir encore à te gronder; je suis sûre que tu médis de ton bonheur... Ah! crois-moi, ce monde... ce monde dont nous nous faisions de si brillantes imaginations, ce monde est bien triste et bien méchant. Combien je préférerais à ses faux plaisirs l'existence paisible que tu mènes ici!
Ursule me regarda avec surprise.
—Toi... toi,—me dit-elle,—tu envierais mon sort... Tu es donc bien malheureuse, Mathilde!... Que t'est-il donc arrivé? Tu m'as donc caché quelque chose?
—Non, ma chère Ursule,—me hâtai-je de répondre,—mais je l'assure que les plaisirs du monde étourdissent, mais ne remplissent pas le cœur. Tu le sais, j'ai toujours été un peu sauvage, même chez mademoiselle de Maran; j'aimais mieux passer avec toi nos soirées dans notre chambre que de rester dans le salon.
—Combien je reconnais ta bonté, ta délicatesse habituelle!—me dit Ursule;—tu feins d'envier mon sort pour me le faire trouver désirable... Mais viens que je te conduise dans ton appartement, tu excuseras cette modeste hospitalité.
Nous entrâmes dans la maison.
Tout était simple, mais tenu avec une extrême propreté. Nous montâmes un grand escalier carrelé, à rampe de bois massif; il aboutissait à un long corridor, où s'ouvraient plusieurs portes.
Ursule en ouvrit une; je traversai une petite antichambre, et je me trouvai dans une très-grande chambre à antiques boiseries grises. Au fond était un lit à baldaquin avec des rideaux de toile de Perse à sujets chinois rouges sur fond blanc. Au-dessus des portes et de la cheminée on voyait des panneaux peints et représentant des pastorales dans le goût de Watteau. C'étaient des arbres d'un vert tendre, un beau ciel d'azur, des bergères en jupes roses, des bergers en habit bleu céleste, ayant à leurs pieds des moutons d'un blanc de neige qui portaient à leur cou de larges rosettes de rubans.