Son mari se précipita vers elle, la retint, la ramena, la força de s'asseoir; et, se retournant vers madame Sécherin, il s'écria:

—Vous voyez bien, mère, que c'est un ange, un ange du bon Dieu; pas une plainte, pas un reproche, et vous la traitez comme la dernière des créatures...

Madame Sécherin sourit amèrement.—Êtes-vous assez aveugle... assez insensé de croire à ses protestations hypocrites?... Ne voyez-vous donc pas que c'est par l'impuissance où elle est de se défendre qu'elle fait la victime... et qu'elle veut s'en aller avec sa honte?

—Non, madame, ne croyez pas cela,—dit tristement Ursule;—je me tais, parce que je respecte, parce que j'admire le sentiment qui vous dicte votre conduite! Oui, madame, rien n'est plus saint à mes yeux que l'amour d'une mère pour son fils! Si j'osais comparer l'amour d'une femme pour son mari à cette affection sacrée, je vous dirais que je comprends toutes les jalousies, tous les dévouements, si aveugles qu'ils soient, parce que moi aussi je suis capable de les ressentir. Encore un mot, madame: depuis le commencement de cette discussion cruelle, Mathilde, ma cousine, ma sœur, est restée silencieuse; vous connaissez ses vertus, son caractère loyal; ah! si elle m'avait crue coupable, malgré son amitié, malgré les liens qui nous unissent, elle m'eût condamnée. Hélas! madame, je sais combien elle souffre de ne pouvoir me défendre... mais me défendre... c'est vous accuser... vous accuser presque de sacrilége... aussi est-elle obligée de se taire.

—Vous... et... vous aussi... vous la soutenez?—s'écria la malheureuse mère, en joignant les mains avec angoisse, en se tournant vers moi.—Mais c'est impossible... parlez... parlez... que cette perfide ne puisse pas dire que votre silence l'absout.

Que pouvais-je faire? accuser ma cousine? jamais je n'en aurais eu le courage, je ne pus donc que répondre:

—Madame, les apparences sont quelquefois trompeuses, et...

—Vous le voyez bien, ma mère, ma cousine est aussi convaincue de son innocence!—s'écria M. Sécherin.

—Qu'importe cela? se hâta de dire tristement Ursule?—Ma cousine a beau proclamer mon innocence; entre votre mère et moi, mon ami, vous n'avez pas à hésiter un moment... Seulement, madame,—s'écria Ursule d'une voix entrecoupée par les sanglots,—seulement, comme je tiens à emporter avec moi pour seule consolation l'estime de l'homme à qui j'aurais dévoué ma vie avec tant de bonheur, vous me permettrez de me justifier, n'est-ce pas? vous me permettrez de demander si, dans ma conduite, vous pouvez citer un seul fait qui me condamne... cela, madame, oh! cela seulement par pitié!

—Oh! sans doute, sans doute... vous êtes si rusée, si adroite, que vous n'avez eu garde de vous laisser surprendre, malgré ma surveillance,—s'écria madame Sécherin mise hors d'elle-même par tant de fausseté...—Ah! je porte la peine de ma faiblesse; si, lors de mes premiers soupçons, je les avais dévoilés à mon fils, il vous aurait mieux épiée que moi... lui; je suis vieille, infirme, je n'étais pas de force à lutter avec vous... Ne restiez-vous pas des heures entières enfermée avec ce monsieur Chopinelle... sous le prétexte de chanter?