—Eh! mon Dieu! on peut parfaitement juger du reste par cet échantillon; c'est la pièce d'honneur... c'est le salon de réception. On voit que le régisseur a accumulé ici toutes les splendeurs de l'habitation, —ajouta-t-il en se remettant à rire d'un air contraint.—Allons, ma chère amie, inspectez votre manoir... et tâchez d'en tirer le plus de parti possible en attendant les ouvriers... puisqu'il faut se résigner à cet ennui. Quant à moi, je vais aller aux écuries; je parie que ce sont de véritables halles sans stalles, sans box! et moi qui viens justement de ramener une douzaine de chevaux d'Angleterre! C'est fort agréable!... En vérité, je ne sais pas à quoi pensent vos gens d'affaires, de laisser cette habitation dans un tel état de délabrement.
—J'en suis désolée, mon ami.. je vous en supplie... ne vous fâchez pas... donnez-moi vos ordres, je les ferai exécuter de mon mieux.
Ma résignation toucha sans doute M. de Lancry; il regretta son impatience, et me dit en s'apaisant:
—Encore une fois je ne vous accuse pas, ma chère amie, vous n'y pouvez rien; mais si les écuries sont mauvaises, ça n'en sera pas moins désagréable, d'autant plus que, pendant les cinq ou six mortels mois que nous allons passer ici, je n'aurai pour tout plaisir que mes chevaux et la chasse... A propos, sommes-nous loin de Vendôme?...
—Mais à six ou huit lieues, je crois... mon ami.
—De mieux en mieux, ça sera fort commode pour les approvisionnements de viande de boucherie; nous n'aurons déjà pas de marée. Il ne nous manque plus pour nous achever que de faire une chère détestable. Je ne sais pas, en vérité, comment votre famille se résignait à vivre ici.
—Mon père a fort peu habité Maran, mon ami... Ma mère seulement y a passé quelque temps, et vous savez que, nous autres femmes nous nous contentons de peu.
—Libre à vous... ma chère amie, de vous nourrir de rêverie et d'idéalité; quant à moi, je vous déclare qu'à la campagne je deviens très-positif et très-matériel. J'en demande un million de pardons à votre exaltation romanesque; mais, quand on n'a pas d'autre plaisir que la table, il est, je crois, permis de vouloir que la chère soit bonne. Vous m'obligerez donc beaucoup, n'est-ce pas? de vous entendre avec votre maître-d'hôtel pour trouver les moyens de nous approvisionner le mieux possible; j'aurai, s'il le faut, un fourgon et deux chevaux de service pour aller à Vendôme faire la provision; car, moi, je ne vis pas d'abstractions; je tiens au solide... Sur ce, je vais aux écuries.
Gontran sortit.
Tel fut notre premier entretien en arrivant au château de Maran.