—Vous me saurez gré, un jour, de faire justice de ces creuses rêveries; il faut savoir quelquefois être sévère, c'est notre rôle, à nous autres hommes... à nous qui sommes appelés à devenir pères de famille; c'est à nous à parler le langage de la raison, et je vous le parlerai... Oh! d'abord, je suis décidé, bien décidé, à ne vous laisser aucune folle illusion; une fois qu'elles seront détruites, vous verrez que vous vous arrangerez parfaitement bien dans la réalité qui vous restera.

—Cela est vrai, Gontran, une fois toutes mes illusions détruites, je m'arrangerai parfaitement dans la réalité qui me restera, comme vous le dites, seulement ce sera pour l'éternité.

—Allons, des menaces de mort maintenant; comme c'est gai! quelle conversation agréable!... Et puis vous vous plaignez après cela de me trouver maussade! Je rentre; au lieu de vous voir une figure avenante, souriante, heureuse, je vous vois triste et sombre; avouez au moins que ce n'est pas fait pour me mettre en train d'être aimable.

—Il est vrai, mon âme est désolée... je ne puis vous le taire plus longtemps,—dis-je avec amertume; car le ton persifleur, ironique, que Gontran affectait, me blessait encore plus que ses duretés.—Il n'y a rien de plus impatientant, je le conçois, repris-je,—que de voir tomber les pleurs qu'on fait verser... Mais ce n'est pas ma faute... je ne puis plus, comme autrefois, sourire à chaque blessure.

—Eh bien! soit, je me résignerai à vous voir toujours en larmes; que voulez-vous que j'y fasse? Puis-je vous empêcher de vous trouver la plus malheureuse des femmes?

—Gontran, soyez juste, mon Dieu... Voyons, quelle est ma vie? Qu'êtes-vous pour moi?... ou plutôt, que suis-je pour vous? Bonjour, bonsoir... Ma chasse a été bonne ou mauvaise... Jouez-moi cet air sur votre piano... Faites écrire à nos fermiers en retard... Voilà pourtant ma vie, Gontran, voilà ma vie; et vous voulez que je vous égaye, que je sois riante, que je sois joyeuse... Est-ce possible? Hélas... c'était votre bonté, votre amour, qui faisaient ma gaieté d'autrefois.

—Enfin voilà le dîner,—dit Gontran en entendant la cloche,—j'aime beaucoup mieux aller me mettre à table que de vous répondre, car vous finiriez par me mettre hors de moi, et j'en serais désolé; discuter avec vous à ce sujet, c'est se battre contre des moulins à vent.

On annonça que nous étions servis.

—Venez-vous?—me dit Gontran.

—Excusez-moi, mon ami, je n'ai pas faim, je suis souffrante.