Le sort se lassera,—dit-on,—et l'on rassemble ses dernières pièces d'or... et le gouffre du hasard les engloutit encore... et l'on a tout perdu...
Il se lassera de me dédaigner,—dit-on,—et l'on redouble de persévérance; l'on épuise ses dernières preuves d'affection, ses derniers dévouements... l'on tente une dernière, une terrible épreuve... et comme le joueur s'est brisé contre un hasard stupide... vous vous brisez contre une stupide indifférence.
Alors vous n'avez plus rien... plus rien... alors votre cœur est vide, alors vous avez usé toute votre puissance d'aimer, alors il ne vous reste, comme au prodigue, que le regret éternel d'avoir honteusement dissipé de si magnifiques trésors...
Je n'en étais pas encore là... Tout en l'accusant, j'aimais toujours Gontran.
Quelquefois je le croyais occupé du souvenir d'Ursule, je concevais alors que la jalousie redoublât pour ainsi dire mon amour au lieu de l'attiédir.
La jalousie met en jeu les sentiments les plus violents, l'amour-propre, l'orgueil, la crainte, l'espérance... et l'amour vit surtout d'agitations.
La jalousie ne diminue pas la passion, elle l'augmente; plus celui qu'on aime charme et plaît, plus on vous dispute son cœur, plus sa valeur augmente à vos yeux.
Je voulus tenter une dernière épreuve et voir jusqu'à quel point j'étais encore éprise de Gontran.
Plusieurs fois, pensant au dévouement de M. de Mortagne, j'avais aussi songé à M. de Rochegune, à son affection si fervente... La sérénité même avec laquelle j'allais au-devant de ces souvenirs me prouvait combien ils étaient peu coupables.
J'éprouvais pour M. de Rochegune de l'admiration, du respect, un sentiment analogue à celui que m'inspirait M. de Mortagne, sentiment rempli de calme, de douceur. Quoique ses traits ne fussent pas d'une régularité parfaite, je leur trouvais une expression pleine de noblesse et de dignité. Quand je pensais à l'intérêt qu'il me portait à mon insu, depuis si longtemps, et dont il m'avait donné tant de preuves, quand je me rappelais toutes les belles actions qu'il avait faites, quand je réfléchissais qu'à cette compatissante bonté il joignait un courage à toute épreuve, un caractère ardent, chevaleresque, je reconnaissais que M. de Rochegune réunissait toutes les rares qualités qui doivent inspirer la passion la plus vive...