L'existence morne, froide, que je menais à Maran... était presque négative, je n'avais au moins à regretter que le bonheur dont j'aurais pu jouir. Hélas!... peut-être fallait-il compter ces tristes jours parmi les meilleurs que me réservait l'avenir.
Je descendis alors dans mon cœur, je me demandai si, après tant de cruelles épreuves, mon amour pour Gontran était diminué.
Ce dernier entretien avec lui venait de me blesser tellement, que je me sentais dans un rare accès de franchise envers moi-même.
Hélas! je m'aperçus avec une sorte de joie amère que je l'aimais toujours... toujours autant que par le passé.
J'ai maintenant peine à comprendre cette aveugle opiniâtreté d'affection.
Elle devait naître de cette conviction que Gontran pouvait encore, s'il le voulait, me rendre heureuse comme autrefois.
Ce dernier espoir, auquel je m'attachais de toutes mes forces, suffisait pour entretenir, pour aviver ce fatal amour. Un mélange d'orgueil et de défiance me persuadait que j'étais encore capable d'inspirer à Gontran l'adorable tendresse qu'il avait ressentie, mais que je manquais d'adresse de cœur, si cela peut se dire.
Je m'expliquais de la sorte ces passions indomptables qui survivent chez les femmes aux dédains les plus barbares... D'enivrants souvenirs vous disent que le bonheur est là, dans un regard, dans un sourire, dans une parole de l'homme que l'on chérit... et l'on ne peut croire que tantôt, que demain, il ne nous adresse encore ce sourire, ce regard, cette parole, auxquels notre vie nous semble attachée.
Lorsque l'amour arrive à cet état d'exaltation fébrile, d'opiniâtreté désespérée, il a, ce me semble, tous les caractères de la fureur du jeu, telle que je l'ai entendu analyser...
Un gain passé vous donne une confiance aveugle dans l'avenir... malgré vous, votre espérance s'augmente de chacune de vos déceptions, chaque pas fait dans cette voie brûlante, douloureuse, semble vous rapprocher du but insaisissable que vous poursuivez: plus vos pertes se multiplient, dites-vous, plus vos chances de gain s'accroissent.