—Ah! ah!... vous! vous l'obtiendrez? et comment cela, s'il vous plaît? Voyons, par quel moyen? A qui vous adresserez-vous pour me forcer à faire ce que je ne veux pas faire? Voyons, répondez... Avant d'en venir à ces extrémités, à ces menaces, vous vous êtes sans doute assurée des moyens d'arriver à vos fins; encore une fois, répondez donc!
J'étais atterrée... je ne trouvais pas un mot à dire à mon mari... Non-seulement une lutte contre lui m'épouvantait, mais elle me paraissait impossible. Mon instinct me disait que la loi, que les usages donnaient raison à M. de Lancry contre moi.
Avant que de renoncer à cet espoir, je voulus tenter un dernier effort, en m'adressant au cœur, à la générosité de Gontran.
—Sans doute, je ne puis pas vous forcer à faire ce que je désire, mon ami, mais je puis vous le demander comme une grâce... N'interprétez pas mal les paroles que je vais vous dire, mais votre refus me force à vous parler ainsi; et j'ajoutai, je l'avoue, en tremblant et rougissant de honte:—Cette maison appartenait à mon père, et...
—Si c'est une manière indirecte de me faire sentir que vous m'avez apporté une grande partie de la fortune dont nous jouissons,—répondit M. de Lancry avec le plus grand sang froid,—le reproche est délicat et de bon goût assurément; mais il m'affecte peu. Depuis longtemps je l'attendais, cela devait arriver un jour ou un autre, c'est le refrain habituel des femmes, lorsqu'un mari prudent et ferme s'oppose à leurs fantaisies. Eh bien! madame, que cette maison ait ou non appartenu à votre père; que la fortune dont nous jouissons soit venue de votre côté et non pas du mien, il n'importe; une fois pour toutes, rappelez-vous bien que nous sommes mariés, de telle sorte que vous m'avez donné des pouvoirs tels, qu'à moi seul, vous entendez, à moi seul, appartiennent l'emploi et la gestion de ces biens; moi seul j'autorise ou non les dépenses que vous voulez faire; je vous demande mille pardons d'entrer dans ces détails de ménage, mais j'espère que ce sera bien entendu une fois pour toutes; cela vous évitera à vous le désagrément de demander désormais des choses impossibles, et à moi le désagrément de vous les refuser. En vérité, si l'on n'y mettait pas ordre, vous feriez un joli emploi de vos biens... Il y a six mois, c'était une maison que vous vouliez acheter à Chantilly, sous le prétexte que nous y avions passé quelques jours heureux.
—Ah! Gontran, m'écriai-je, ne pouvant contenir plus longtemps mes larmes, tenez, c'est affreux; vous êtes devenu impitoyable! Au moins autrefois, à vos duretés succédaient parfois des retours de tendresse et de bonté, au moins vous aviez pitié du mal que vous me faisiez... Mais maintenant, rien, rien, pas un seul mot de consolation... Hélas! je le comprends, autrefois vous étiez malheureux, l'avenir vous inquiétait; vous aussi vous saviez alors ce que c'était que le chagrin, cela vous rendait meilleur.
—Des reproches, toujours des reproches!—dit Gontran en levant les yeux au ciel.
Sa voix me parut moins menaçante, j'espérais l'avoir touché.
—Gontran,—m'écriai-je,—peut-être mes reproches sont amers... Pourtant, soyez juste; à part ces jours de bonheur rapides, dites... dites... n'ai-je pus été la plus malheureuse des femmes?... Songez à mon enfance, à ma jeunesse si triste et si pénible. Tenez, je ne vous demande qu'une chose: oubliez ce que je vous suis, considérez-moi seulement comme une étrangère, et dites, là, dites... si je ne fais pas pitié.
Et je tombai assise dans un fauteuil, en cachant ma tête dans mes mains, ne pouvant plus trouver une parole.