—Allons, voyons, calmez-vous,—me dit M. de Lancry en s'approchant et en s'asseyant à côté de moi.—Vous êtes une petite folle, vous avez un caractère si exalté, que vous vous exagérez tout en noir... Parce que par intérêt pour vous je refuse de sanctionner vos projets bizarres... allons... généreux si vous voulez... mais inexécutables... vous vous emportez... vous mettez les choses au pis.

—Mon Dieu, si vous saviez par suite de quelles pensées j'en suis venue à désirer fonder cette bonne œuvre,—dis-je à Gontran,—vous comprendriez mon insistance à ce sujet.

—Je comprends tout, ma chère amie. Mais voyons, parlons raison. Vous allez dépenser beaucoup d'argent pour établir votre école et votre hospice... C'est une noble et pieuse distraction que vous voulez vous donner, rien de mieux; mais est-il sage, est-il même humain d'accoutumer de pauvres gens à jouir de bienfaits qui peuvent être très-éphémères?

—Je vous assure, mon ami, que je ne me lasserais jamais de faire le bien.

—Il y a mille circonstances pourtant où cela pourrait vous devenir impossible. Ainsi, par exemple, pour ne vous en citer qu'une, il n'y aurait rien d'étonnant à ce que je vendisse cette terre un jour ou un autre.

—Vendre cette terre... mon Dieu! Et pourquoi cela?

—Elle vaut plus d'un million et ne me rapporte pas vingt mille livres de rente net d'impôts et de réparations; l'habitation est incommode, les terres sont divisées; somme toute, c'est un séjour très-maussade; eh bien! en vendant Maran un million et en plaçant l'argent sur l'État ou sur la banque de France, cela nous ferait cinquante mille livres de rente, au lieu du vingt à peine que rapporte cette terre.

—Vendre Maran! mais vous n'y pensez pas... ce domaine est dans notre famille depuis si longtemps, ma mère l'a habité, je...

—Tous ces avantages chimériques ne valent pas le sacrifice de trente mille livres de rente, convenez-en.

—Mais qu'avons-nous besoin de tant d'argent? ne pouvons-nous pas vivre avec ce que nous possédons déjà?