—Enfant... dit Gontran avec une compassion railleuse,—vous n'entendez rien aux affaires; on n'a jamais trop de revenus; vous ne savez ce que coûte une maison, et d'ailleurs je veux que cet hiver à Paris nous recevions beaucoup et avec magnificence; je tiens à prouver que la révolution de juillet ne nous a pas abattus comme on le croit.

—Mais sérieusement, mon ami, vous ne songez pas à vendre Maran? Je vous supplie en grâce, ne faites pas cela; je suis déjà attachée à cet endroit...

—C'est pour cela qu'il vaudra mieux nous en défaire avant que vous y soyez attachée davantage.

—Mais, mon ami, je ne voudrais pas...

—Allons-nous encore recommencer nos querelles? écoutez donc la raison... Combien de fois faut-il vous dire que la loi me donne absolument, vous entendez, absolument, la gestion de vos biens; que je puis vendre, acheter, placer comme bon me semble; si je crois utile à nos intérêts de vendre cette terre, je la vendrai... et je suis tellement près d'avoir cette conviction-là, que je ne puis consentir à vous laisser fonder ici des établissements de bienfaisance qui pourraient avoir à peine six mois d'avenir... Ceci est bien entendu. Je vous quitte; je vais voir comment mes chiens d'arrêt ont mangé, car j'ai fait une chasse rude aujourd'hui.

Et M. de Lancry me laissa seule.


CHAPITRE XIV.

EMMA.

Ce que m'avait dit mon mari touchant son intention de vendre Maran et d'augmenter ses dépenses m'effrayait, je sentais que je ne pouvais en rien combattre sa volonté. Je me souvins des avertissements de madame de Richeville et de M. de Mortagne à propos de la prodigalité de M. de Lancry; je frémis en songeant que notre fortune était complétement à sa merci. Son refus de m'accorder ce que je lui demandais pour fonder un asile de charité me navra, mais je ne me décourageai pas; ne pouvant faire le bien sur une aussi grande échelle, je résolus de secourir de mon mieux les infortunés que je rencontrerais, de chercher dans l'accomplissement de ces pieux devoirs une distraction à mes chagrins.