—Vous me reconnaissez à peine, n'est-ce pas? Oh! c'est que j'ai bien souffert. Mais parlons de vous, de vous,—me dit-elle en me prenant mes deux mains dans les siennes;—Maran n'était pas très-éloigné de ma route, j'ai fait un détour pour vous voir en passant... Et M. de Lancry, où est-il?
—A la chasse, madame, pour toute la journée, dis-je à madame de Richeville.
Sans doute à l'accent, au regard qui accompagnèrent ces paroles, la duchesse devina que j'étais heureuse de cette occasion de m'entretenir longtemps avec elle, et que j'avais quelque pénible confidence à lui faire; elle secoua tristement la tête et me regarda avec une expression de touchant intérêt. Mais, réfléchissant qu'elle n'était pas seule, elle me dit en me montrant la jeune personne qui l'accompagnait:
—Permettez-moi de vous présenter mademoiselle Emma du Lostanges... ma... parente, ajouta madame de Richeville après un moment d'hésitation.
Je n'avais pas encore attentivement examiné cette jeune fille. Je restai frappée d'admiration. Quoiqu'elle eût quatorze ans à peine, elle paraissait en avoir seize à cause de sa taille svelte, élégante et élevée. L'azur de ses grands veux bleus était, pour ainsi dire, limpide et transparent; son nez fin et droit, sa petite bouche vermeille, étaient d'une perfection rare; son front d'ivoire et ses joues d'une blancheur rosée étaient encadrés de bandeaux d'admirables cheveux blonds cendrés, légèrement ondulés, et si épais, malgré leur finesse, qu'ils formaient derrière la tête d'Emma une énorme tresse plusieurs fois roulée sur elle-même.
Cette ravissante figure, d'un ovale un peu allongé, réalisait l'idéal de la beauté antique. Malgré l'extrême jeunesse de mademoiselle de Lostanges, ses traits, son ensemble, son maintien, lui donnaient une apparence de candeur sérieuse, de gravité douce, de sérénité noble, qui imposait et charmait à la fois. Son regard, surtout, avait une expression de mansuétude angélique qui, malgré moi, me fit venir les larmes aux yeux...
Hélas! hélas!... pauvre Emma! mes tristes pressentiments ne me trompaient pas... Ces êtres si complétement doués qu'on les croirait d'une essence supérieure à la nôtre, ont seuls de ces regards qui reflètent, pour ainsi dire à l'avance, les joies célestes au sein desquelles ils sont quelquefois trop tôt ravis. Dieu ne laisse pas longtemps ses anges parmi les hommes.
Emma... Emma, mon amie. O toi, ma véritable sœur, tu me vois, tu m'entends. O toi qui as passé comme une apparition divine et sainte dans la vie de ceux qui t'ont chérie................
. . . . . . . . . .
Je fus si frappée de la beauté de mademoiselle de Lostanges, qu'en me retournant vers madame de Richeville, je ne pus m'empêcher de lui dire à demi-voix: