M. de Maran vit ma mère; elle était si belle, d'un naturel si charmant, d'un esprit si enchanteur, qu'il en devint passionnément épris, épris à ce point, qu'il annonça en même temps à sa sœur et son amour et sa résolution de se marier.

Fille d'un émigré, le baron d'Arbois, ancien lieutenant général des armées du roi, ma mère était pauvre et merveilleusement belle.

Avare et difforme, mademoiselle de Maran méprisait la pauvreté et abhorrait la beauté. Elle mit tout en œuvre, prières, menaces, larmes, railleries, perfidies, pour détourner mon père de sa détermination. Il fut inflexible; il épousa ma mère.

On comprend la rage, la haine de ma tante contre elle. Pour la première fois de sa vie, mon père secouait le joug de son impérieuse sœur. En femme habile, celle-ci dissimula ses ressentiments. Devant mon père, elle fut d'abord froidement polie pour sa belle sœur; peu à peu elle sembla s'humaniser, fit quelques concessions apparentes; mais comme elle n'avait pas cessé d'habiter avec M. de Maran, elle reprit bientôt son premier empire.

L'âge, l'esprit sarcastique et hautain de mademoiselle de Maran, imposaient beaucoup à ma mère, femme d'une bonté d'ange et d'une douceur que sa timidité pouvait seule égaler.

Mon père la traitait en enfant gâtée, et réservait toutes les questions sérieuses pour mademoiselle de Maran.

Celle-ci ne se contraignit plus; elle fit bientôt expier à ma mère par des chagrins de chaque jour la fatale union qu'elle avait contractée.

Mon père, le meilleur des hommes, était malheureusement d'un caractère faible, quoique rempli de droiture, de générosité. Il aimait sa femme, sans doute, mais il ressentait pour sa sœur autant d'attachement que de vénération, et il la considérait comme le guide le plus sûr, le plus précieux qu'il pût avoir.

Après la première année du mariage de mon père, l'influence de mademoiselle de Maran, un moment balancée, redevint plus absolue que jamais. Ma mère commença de s'apercevoir avec douleur qu'elle n'avait jamais eu la confiance de mon père.

Rien ne se faisait sans l'initiative ou sans l'approbation de ma tante. Deux ou trois fois, ma mère essaya d'être maîtresse chez elle, et se plaignit à son mari des empiétements de mademoiselle de Maran; il s'ensuivit des scènes cruelles.