Malgré ses préoccupations, un tendre regard de Gontran me prouva qu'il m'avait comprise.
Mademoiselle de Maran reprit ironiquement:
—Eh bien! chère petite, c'est convenu, nous ferons un programme des sujets qui me sont interdits:
1º le Lugarto et les calomnies relatives au susdit,—2º l'infidélité que Gontran vous a faite avec la belle princesse Ksernika,—3º toute comparaison qui pourrait faire penser que je trouve Ursule plus piquante que vous;—4º enfin toute allusion aux soins empressés que, par la pente naturelle des choses, ce garnement de Gontran pourrait avoir la tentation de rendre à Ursule au détriment de cet imbécile de M. Sécherin, qui, soit dit entre nous, ne perdra pas pour attendre: mais... tenez, justement le voilà... le voilà... Mon Dieu... comme ça se trouve bien!
M. Sécherin entrait à ce moment dans le salon avec sa femme.
—Tiens... tiens...—s'écria-t-il joyeusement,—voilà cette bonne madame de Maran.
—Moi-même, en chair et en os, mon bon monsieur Sécherin,—justement je parlais de vous à l'instant. Bonjour, Ursule... bonjour, chère petite,—dit mademoiselle de Maran en se levant pour baiser Ursule au front,—je suis tout heureuse de vous voir réunies. Voilà ce que je rêvais, vous voir toujours vivre ensemble comme deux sœurs... vous quitter le plus rarement possible...
—Et même ne pas nous quitter du tout si ça se peut,—s'écria M. Sécherin.—Il n'y a rien de tel que la vie de famille... n'est-ce pas, mademoiselle de Maran? vous comprenez ça, vous qui êtes la crème des bonnes femmes?
—Ah! monsieur Sécherin! je vas recommencer à vous gronder si vous continuez à m'appeler crème! je vous en avertis; d'abord ça effarouche ma modestie, et puis ça va me compromettre comme aristocrate. Vous êtes encore bon là avec votre crème! monsieur Sécherin! Est-ce qu'après les glorieuses journées de juillet, qui ont fondé l'égalité, la fraternité, la liberté, il y a encore de ces distinctions-là? Appelez-moi bonne femme tout uniment, mais pas crème... ou je me révolte!
—Allons, va pour bonne femme; mais vous êtes une fameusement bonne femme... si bonne...—ajouta M. Sécherin en devenant tout à coup sérieux,—si bonne que vous me rappelez ma pauvre mère comme ma pauvre mère vous rappelait à moi.