Ursule avait évité plusieurs fois de se trouver seule avec moi; j'avais hâte de la voir partie.
Je ne savais si elle avait préparé et disposé son mari à quitter Maran; j'en parlai plusieurs fois à Gontran; il me dit que ma cousine l'avait assuré qu'elle était obligée d'agir avec ménagement pour rompre des projets arrêtés depuis si longtemps, mais qu'elle espérait sous peu de jours y parvenir.
Je n'avais pas voulu apprendre à Ursule et à mademoiselle de Maran dans quel étal je me trouvais, c'était un bonheur dont je voulais jouir seule et dans le secret le plus longtemps possible.
Ma tante continuait de se moquer de M. Sécherin, et semblait observer attentivement Ursule et mon mari.
Elle tenait fidèlement sa promesse et ne parlait plus d'un passé qui éveillait en moi des souvenirs si pénibles. Sans doute elle savait que je serais assez résolue pour agir, ainsi que je le lui avais dit, et pour quitter Maran plutôt que de souffrir de nouvelles perfidies.
Elle avait trop de sagacité, trop de pénétration, pour ne pas s'apercevoir d'un changement remarquable dans les manières de Gontran; lui autrefois joyeux, brillant, animé, était devenu pensif, concentré, quelquefois brusque et impatient, d'autres fois morne, accablé. Mes inquiétudes augmentaient de jour en jour; je craignais, comme je l'avais pressenti, que son goût pour ma cousine contrarié, irrité par l'indifférence affectée de celle-ci, ne prît tout le caractère de la passion.
Je remarquai de nouveau sur ses traits contractés ce sourire triste, nerveux, qui n'avait pas assombri sa figure depuis qu'il avait échappé à l'influence de M. Lugarto.
Plusieurs fois je le surpris dans le parc se promenant à grands pas; une fois je vis qu'il avait pleuré... Rarement il me parlait avec dureté; souvent, au contraire, il me traitait avec une tendresse inusitée.
Hélas! à ces retours de bonté, je m'apercevais bien qu'il devait souffrir.
Lorsque Ursule se trouvait en tiers avec mon mari et moi, elle affectait une gaieté folle qui augmentait encore la tristesse de Gontran. Elle déployait à peu près le même cynisme moqueur qu'elle avait montré dans son entretien avec mon mari; seulement, par égard pour la présence de M. Sécherin, au lieu de donner ces sentiments comme siens, elle les attribuait à un être imaginaire, à je ne sais quelle héroïne de roman: véritable démon dont elle s'amusait à rêver l'existence.