—N'était-ce pas en votre nom, n'était-ce pas à votre orgueil, qu'on me sacrifiait chaque jour? Vous ne vous rappelez donc pas que sans cesse, à tout propos, j'ai été humiliée, blessée, méprisée à cause de vous? Non, il n'y a pas de torture d'amour-propre qu'on ne m'ait fait subir toujours en me comparant à vous... Enfant, mon éducation était un bienfait que je devais à votre charité! si l'on me donnait quelque vêtement élégant, c'était encore une aumône qu'on me jetait à vos dépens! ce n'était pas tout... pour vous toujours et partout la louange, les flatteries, les récompenses; pour moi toujours les reproches, les punitions, les duretés. Et vous croyez que j'ai pu oublier cela, moi! Et vous croyez que ce ne sont pas là de ces blessures dont les cicatrices sont ineffaçables! Et vous croyez que vous êtes maintenant bien venue à me reprocher une faute et à me menacer!

—O mon Dieu! mon Dieu!—m'écriai-je en cachant ma figure dans mes mains,—l'infernale prévision de mademoiselle de Maran ne l'avait pas trompée: elle savait dans quelle âme elle faisait germer l'envie!

—Et que m'importe!—reprit Ursule avec une nouvelle violence,—que m'importe la main qui m'a frappée? Je ne pense qu'au coup que j'ai reçu. N'ai-je pas toujours et d'autant plus souffert que l'on ne m'accablait que pour vous exalter? Enfant, les punitions; jeune fille, les mépris: voilà quel a été mon sort auprès de vous. S'est-il agi de nous marier, vous deviez, vous, prétendre aux plus brillants partis; moi, je devais me trouver trop heureuse d'épouser quelque homme pauvre et grossier. Vous étiez si riche! vous étiez si belle! vous étiez remplie de si adorables qualités! tandis que moi, au contraire, j'étais pauvre, sotte, et dépourvue de tous les agréments qui vous faisaient chérir! Cela est arrivé, d'ailleurs, comme on nous l'avait prédit: vous avez épousé un grand seigneur spirituel et charmant, moi j'ai épousé un homme ridicule et vulgaire. Oh! jamais, jamais je n'oublierai, voyez-vous, ce que j'ai ressenti lorsque, devant vous qui, toute rayonnante d'orgueil et de bonheur, regardiez votre beau fiancé, on a insulté, raillé l'homme dont je rougissais de porter le nom. Oh! comme ce rapprochement était un dernier et terrible coup qu'on me portait, comme cette fois encore on me sacrifiait, on m'immolait à vous, à l'insolent bonheur dont vous m'écrasez depuis si longtemps!

—Mais c'est horrible!—m'écriai-je,—mais vous savez bien que j'étais étrangère à ces perfidies de ma tante; mais vous savez bien que, même pendant notre enfance, je me faisais punir pour partager les rigueurs qu'on vous imposait; mais vous savez bien que plus tard il n'a pas dépendu de moi que vous ne fissiez un mariage selon votre cœur...

—Vous m'avez offert la moitié de votre fortune, me direz-vous; l'ai-je acceptée? Qui donc vous dit que je n'ai pas ma fierté comme vous avez la vôtre? qui donc vous dit que je n'ai pas été encore aigrie davantage par vos éternelles affectations de générosité, de pitié?

—Mais vous m'avez donc toujours haïe? mais ces assurances d'amitié que vous m'avez données jusqu'ici étaient donc autant de mensonges, autant de blasphèmes? Comment, dès notre enfance, cette odieuse haine a fermenté en vous? Comment, vous avez pu jusqu'à présent la dissimuler? Comment, rien ne vous a touché, ni mon affection de sœur, ni la haine que me portait mademoiselle de Maran? Comment, vous, avec votre esprit, vous n'avez pas vu qu'elle prenait à tâche de vous humilier en me louant, afin d'exciter votre jalousie, votre envie, et de vous rendre un jour mon ennemie?... Ah! Ursule... Ursule... si elle vous entendait, elle serait bien heureuse de voir que vous servez ainsi d'aveugle instrument à sa haine.

—Eh! mon Dieu... n'accusez pas tant mademoiselle de Maran,—s'écria Ursule avec impatience;—elle n'a fait sans doute que développer le sentiment d'envie qui était en moi: je suis née jalouse et envieuse, comme vous êtes née loyale et généreuse; vous eussiez été à ma place, j'eusse été à la vôtre, que, malgré tous les calculs de la méchanceté de mademoiselle de Maran, elle n'aurait jamais éveillé en vous une jalousie ardente contre moi.

—Mais puisque vous me reconnaissez loyale et généreuse, pourquoi me haïssez-vous? Que vous ai-je fait?

—C'est justement parce que vous êtes loyale et généreuse, que je vous hais... Je vous hais encore parce que j'ai toujours été humiliée à cause de vous; je vous hais parce que vous jouissez de tous les bonheurs que j'envie; je vous hais parce que j'ai eu à rougir devant vous. Nous sommes seules, je puis tout dire impunément... Eh bien! oui, ce qui a porté le comble à ma rage contre vous, ç'a été de vous voir instruite d'une liaison ridicule, ç'a été de me voir traitée devant vous avec le dernier mépris par ma belle-mère.

—Mais vous le voyez bien, cette liaison existait; ce mépris, vous le méritiez!