Après déjeuner, nous faisions de longues promenades en voiture, pendant lesquelles on échangeait quelques rares paroles; nous dînions, et le wisth de mademoiselle de Maran occupait la soirée. Maintenant que le passé m'a éclairée, je me souviens de bien des choses que je remarquais alors à peine parce que je ne pouvais m'en expliquer la portée.

Ainsi, quoique mon mari me témoignât toujours la plus parfaite tendresse depuis ce jour où il était revenu si brusquement à moi, il semblait profondément rêveur, préoccupé.

Quelquefois il avait des distractions inouïes, d'autres fois il me semblait sous l'impression d'un étonnement extraordinaire, presque douloureux, comme s'il eût en vain cherché le mot d'un cruel et étrange mystère.

Ses élans de joie folle, qui m'avaient d'abord tant étonnée, ne reparurent plus. Souvent même je vis ses traits obscurcis par une expression de tristesse amère.

Je lui en témoignai ma surprise, il me répondit avec douceur:

—C'est que je pense aux chagrins que je vous ai causés.

Quoique ces symptômes eussent dû me paraître singuliers, je ne m'en inquiétais pas; Gontran était rempli de soins et de bonté pour moi, il me parlait de plus en plus de la nécessité de rester à Maran pendant au moins une année, autant pour donner aux propos le temps de s'oublier que par une économie que notre nouvel avenir rendait nécessaire.

Je le répète, je ne pouvais donc pas m'effrayer des singulières préoccupations de Gontran, j'aurais craint de l'impatienter par mes questions à ce sujet.

Sans doute avertie par son instinct qui la portait à aimer mes ennemis, mademoiselle de Maran semblait avoir pris Ursule en une tendre affection; elles faisaient quelquefois ensemble de longues promenades à pied.

Ma tante avait d'abord évidemment cru que Gontran s'occupait d'Ursule; ses plaisanteries perfides à M. Sécherin me l'avaient prouvé, mais les marques d'intérêt que me témoignait Gontran et la froideur que lui marquait Ursule semblaient dérouter ses soupçons.