Celle-ci sortit enfin de l'état de stupeur dans lequel elle était plongée depuis le commencement de cette scène.

Elle se leva impérieuse, altière, le regard assuré, le sourire amer et dédaigneux; elle dit à madame Sécherin:

—Vous triomphez, n'est-ce pas? femme aveugle et insensée! vous vous réjouissez, tandis que le cœur de votre fils est mortellement blessé!

—A cette heure il ne pense même plus à vous,—dit madame Sécherin;—il vous l'écrit, et cela est vrai, Dieu merci!

—Mais moi je ne crois pas aux termes de cette lettre,—reprit Ursule;—un homme comme lui ne peut pas oublier une femme comme moi. Sachez que si je le voulais, entendez-vous à votre tour, que si je le voulais, demain il serait encore à mes pieds, me demandant à mains jointes de revenir à lui... mais je ne le veux pas. La destinée m'accable au moment même où je cédais à un sentiment si généreux qu'il en était fou, au moment où j'avais pitié de la femme que j'avais haïe, outragée, au moment où je tâchais de réparer le mal que j'avais fait... Eh bien! seule je lutterai contre la destinée; un jour viendra, et il n'est pas loin, où, dans son désespoir de m'avoir perdue, votre fils vous maudira de ne l'avoir pas engagé à me pardonner.

—L'entendez-vous, la malheureuse?—s'écria madame Sécherin en joignant les mains avec horreur.—Vous regretter, vous! Voyez... voyez... l'infernal orgueil!

Ursule haussa les épaules avec une expression de pitié.

—Vous ne savez donc pas ce que j'étais, ce que j'aurais été pour lui, car il était simple, bon, dévoué, et je m'amusais à le rendre heureux comme on s'amuse de la joie d'un enfant... Vous l'avez entendu vous-même vous dire si son bonheur était grand, si je n'étais pas tout pour lui! Vous vous réjouissez sans songer qu'il pleurera... qu'il pleure peut-être avec des larmes de sang un passé qui sera toujours pour lui un rêve, l'idéal de la félicité humaine... Aveuglé sur mes défauts par son amour, sur ma conduite par sa confiance, sa vie se fût écoulée paisible et heureuse... elle se passera dans la désolation!... Allons, vous devez être satisfaite: me voici pauvre, abandonnée de tous, même de mon père; vous voici vengée, Mathilde, et vous aussi, monsieur,—dit Ursule en s'adressant à Gontran.—Vous, Mathilde, dont j'ai trahi l'amitié; Vous, monsieur, dont j'ai raillé l'amour... A votre triomphe il manque pourtant une chose... c'est de me voir anéantie, écrasée, sous les coups d'une fatalité inouïe; mais je ne vous donnerai pas cette joie. J'ai de la volonté, j'ai de l'énergie: je me trouvais dans un de ces moments qui peuvent décider de l'avenir de toute la vie... un premier bon sentiment en eût peut-être amené un second... Le sort ne l'a pas voulu... Eh bien! j'ai dix-huit ans, j'ai un caractère de fer, un esprit souple, je suis belle et hardie, que Dieu ait pitié de moi!—dit Ursule en terminant par ce sarcasme impie.

Madame Sécherin restait muette, effrayée, devant cette femme audacieuse.

Gontran la regardait avec une angoisse mêlée d'admiration...