—Mais, encore une fois, madame, que savez-vous donc qui puisse vous empêcher de m'estimer? car je ne suppose pas qu'on soit un malhonnête homme par cela même qu'on éprouve un amour insurmontable pour une femme qui en est indigne... en admettant que ce que vous dites soit vrai.
Après une dernière hésitation, je racontai à Gontran toute la scène de la maison isolée de M. Lugarto, et de quelle manière M. de Mortagne et M. de Rochegune avaient forcé cet homme à restituer le faux que Gontran avait commis.
Mon mari fut atterré.
Pendant ce court récit, il ne me dit pas un mot.
Aux termes où j'en étais avec lui, je n'avais plus de scrupules à conserver; il ne pouvait plus y avoir de tels secrets, de tels ménagements entre nous, je tenais à établir franchement ma position envers mon mari.
Si je voulais être généreuse plus tard, je ne voulais pas être dupe.
Aux sombres regards qu'il me jeta de temps à autre en marchant avec agitation dans la chambre, je vis que, selon les prévisions de M. de Mortagne, mon mari ne me pardonnerait jamais d'être instruite de cette fatale action.
Après avoir marché quelques moments avec agitation, Gontran s'assit dans un fauteuil et cacha sa tête dans ses mains.
Il me fit pitié.
—Je ne vous aime plus d'amour,—lui dis-je;—vous avez commis une action coupable, mais je n'en porte pas moins votre nom. Vous êtes le père de mon enfant, c'est assez vous dire que si vous avez à jamais perdu un cœur brûlant du plus saint amour, il vous reste aux yeux du monde une femme; et cette femme ne manquera jamais aux devoirs que sa position lui impose envers vous. En apparence, rien ne sera donc changé dans nos relations; sans les calomnies dont nous sommes victimes, je vous aurais demandé une séparation amiable; mais, quoi qu'en dise mademoiselle de Maran, nous ne pourrions, je le crois, que perdre tous deux à cet éclat. Il sera donc convenable que nous vivions encore quelque temps ainsi que nous vivons; plus tard, nous agirons selon les circonstances.