—Moi qui ai ma raison... je vous donnerai un dernier avis. Ursule est plus habile que vous; vous tombez dans le piége le plus grossier qu'elle vous a tendu.
—Un piége? Quel piége?
—Si elle ne vous eût laissé aucun espoir, vous l'eussiez oubliée peut-être; mais, en vous faisant soupçonner qu'elle vous fuyait par crainte de vous aimer trop, elle gardait une sorte d'influence sur vous et me portait ainsi un dernier coup sans que je pusse me plaindre, puisqu'elle cessait de vous voir, selon sa promesse.
—C'est attribuer une odieuse arrière-pensée à une conduite remplie de générosité,—s'écria M. de Lancry.
Ce reproche me révolta.
—Eh! quelle a donc été sa générosité, à cette femme? Comment, après m'avoir frappée dans ce que j'avais de plus cher, elle m'a dit: Je n'ai jamais aimé votre mari, mais je l'ai rendu complice d'une infâme trahison; maintenant je me repens et je vous jure de ne plus le voir! Quel sacrifice! après m'avoir fait tout le mal possible, elle renonce à un homme qu'elle n'aimait pas.
—Mais, par l'aveu de sa faute, elle mettait son avenir entre vos mains, madame! et vous avez vu qu'elle ne s'exagérait pas l'inflexible sévérité de son mari!
—Eh! ne savait-elle pas, monsieur, que j'étais incapable de la perdre? Ne lui avais-je pas déjà donné mille preuves de ma bonté, de ma faiblesse? Cessez donc d'exalter si haut ce que vous appelez la générosité de cette femme... Elle me frappait dans le présent, et elle ne pouvait rien pour les maux passés.
Indignée de l'égoïsme de M. de Lancry, je me levai pour sortir... mais il s'approcha de moi avec confusion et me prit la main.
—Pardon,—me dit-il tristement,—pardon; j'ai honte maintenant de mes paroles; je sens, hélas! ce qu'elles ont de blessant. C'était déjà si bon à vous que de m'écouter... Pardon encore... mais je suis si malheureux, que je me trouve sans force dans cette lutte; mon énergie a pâli, je n'ai plus même la puissance de vouloir: chaque jour je renonce à mes résolutions de la veille... Cette malheureuse pensée est là, toujours là, présente et inflexible; je ne puis lui échapper. Oh! tenez, cette position est horrible!... Que faire, mon Dieu, que faire?