—Jusqu'ici, à part vos services militaires, votre vie a été oisive, dissipée, donnez-lui un but sérieux, servez votre pays, occupez-vous... N'est-il pas des carrières honorables que vous pouvez encore embrasser? n'avez-vous pas été militaire, diplomate?...
—Je n'accepterai ni ne demanderai jamais aucun emploi à ce gouvernement.
—Soit, vous avez raison... cette susceptibilité se comprend. Par votre position... par votre reconnaissance pour une famille qui a comblé vous et les vôtres, et à laquelle mes parents aussi ont toujours été dévoués, vous appartenez au parti qui représente les droits et les espérances de cette royale famille: eh bien! joignez-vous à ses courageux défenseurs.
—Me conseillez-vous donc d'aller en Vendée?
—Je ne vous conseille pas de prendre part à la guerre civile. Il est des entraînements que je comprends, que j'excuse, que j'admire peut-être, mais que je ne voudrais pas vous voir partager: n'est-il pas d'autre moyen de servir cette opinion?
—Mais, comment?
—Eh! que sais-je... A la Chambre, par exemple; n'y a-t-il pas une belle place à prendre parmi les royalistes?
—A la Chambre, vous n'y songez pas... quelles chances d'ailleurs?
—Si vous le vouliez, vous pourriez en avoir de grandes... Les propriétés que nous possédons ici, les souvenirs que ma famille y a laissés, favoriseraient, j'en suis sûre, votre élection; acceptez cette espérance; que désormais vos pensées tendent à ce but. Votre esprit est facile et brillant, donnez-lui la solidité, la profondeur qui lui manquent. Vous voulez représenter votre pays, étudiez ses lois, son gouvernement... Complétez, par une instruction sérieuse, les avantages que nous donnent la pratique et la connaissance du monde... Vous avez autour de nous nos fermiers, nos tenanciers, toutes personnes dont peut dépendre une élection. Exercez sur eux le charme que vous possédez quand vous le voulez, informez-vous de leurs intérêts, de leurs besoins, faites-vous aimer: jusqu'ici ils n'ont vu en vous que le gentilhomme oisif et indifférent aux grandes questions qui agitent le pays; montrez-leur que vous êtes capable d'autre chose que de conduire votre meute; prouvez-leur qu'on peut être d'ancienne race, qu'on peut défendre des principes que l'on croit salutaires, des droits que l'on croit divins, et qu'on peut aussi prendre en main la pieuse et noble cause des gens qui travaillent, qui souffrent, et les défendre à la face du pays... Employez à d'utiles études les longues soirées d'hiver, chaque jour parcourez nos campagnes; soyez bon, juste, affable, vous vous ferez des créatures; laissez-moi réaliser ce projet que vous avez si impitoyablement rejeté: à force de bienfaits, à force de services, vous vous rendrez nécessaire, et un jour sans doute vous serez récompensé de vos soins, de vos travaux, par le suffrage de ce pays... Donnez ce but à votre vie, Gontran... alors vous combattrez avec succès, alors vous surmonterez la honteuse passion qui vous abat et qui vous énerve... Pour vous encourager dans cette voie belle et glorieuse, vous n'aurez plus sans doute, auprès de vous, un cœur brûlant de l'amour le plus passionné... mais vous aurez du moins une amie sincère qui vous tiendra compte de chaque effort, de chaque louable résolution, qui vous bénira d'être courageux et bon; et puis vous vous direz que cette tâche que vous vous imposez, non-seulement peut vous délivrer d'une misérable faiblesse, mais qu'elle peut aussi relever et ennoblir le nom que portera votre enfant... Alors Gontran... peut-être en vous voyant si changé, en vous voyant si bon, parce que vous serez heureux et satisfait de vous... peut-être ce triste cœur, que je sens maintenant froid et mort pour vous, se ravivera-t-il par un de ces miracles dont le ciel récompense quelquefois les vaillantes résolutions... Si, au contraire, le coup qui l'a frappé a été mortel... eh bien! ma sérieuse amitié, l'éducation de notre enfant, la considération du monde, votre renommée, une louable ambition, peut-être, occuperont assez votre vie pour vous rendre moins regrettable cet amour dans le mariage dont vous parliez autrefois.
—Ce n'est pas moi... ce sont les circonstances qui ont renversé cet espoir! Nous avons aussi eu de beaux jours!