«J'arrive de chez notre ami... Remercions Dieu, Mathilde, et implorons-le!... il reste encore quelque espoir... Il vivra!... oh! il vivra pour le bonheur de ses amis et pour le châtiment de ses ennemis, car les paroles que j'ai entendues l'ont mis sur la voie d'une trame horrible...
«Quel abîme d'infamie!... Mais parlons de vous d'abord... Son premier cri a été: «Mathilde!» ses premières paroles ont été pour me supplier de vous dire que de graves devoirs l'avaient assez absorbé pour qu'il ne pût vous consacrer quelques jours, depuis la scène de la maison isolée (il a confié à mon amitié tous les détails de cette nuit horrible... vous verrez bientôt pourquoi.)
«Les crises politiques qui amenèrent la révolution de l'an passé et le triomphe de la cause dont M. de Mortagne était l'un des plus ardents partisans vous indiquent assez quels intérêts l'occupèrent presque exclusivement pendant quelques mois.
«Il a reçu la lettre que vous lui avez écrite au sujet des prodigalités de votre mari; selon son habitude, il voulait vous répondre en vous rassurant ou en vous donnant un conseil efficace, mais il lui a fallu plusieurs consultations de ses gens d'affaires, et il n'a pu se procurer qu'avant-hier et avec les plus grandes difficultés une copie de votre contrat de mariage. Hélas! ma pauvre enfant, vous avez été victime d'une trame bien perfide et bien complète... vous ne pouvez disposer de rien... votre mari peut tout engloutir et ne léguer que la misère à celle qui l'a si généreusement enrichi!...
«—Mais que Mathilde se rassure,—a dit M. de Mortagne,—quoi qu'il arrive, que je vive ou que je meure, son avenir, celui de son enfant, seront assurés et à l'abri de la dissipation de son mari...»
«Je lui ai tout appris, malheureuse femme!... et vos justes sujets de jalousie, et sa dureté; il ne voit qu'un moyen possible de vous arracher à cette tyrannie... je n'ose écrire ces mots, car je connais votre tendre aveuglement... enfin, selon lui, ce moyen est... une séparation!... et il n'y a pas une année que vous êtes mariée!... malheureuse enfant!...
«Écoutez notre ami... écoutez-moi... réfléchissez... habituez-vous à cette pensée... qu'elle ne vous effraye pas... Sans doute l'isolement est pénible, mais il vaut mieux encore qu'une douleur de tous les instants...
«Enfin si, comme je n'en doute pas, Dieu nous conserve M. de Mortagne, il ira lui-même, et devant votre mari[D], vous donner les conseils qu'il me prie de vous donner.
«Maintenant, je viens aux soupçons que lui ont donnés les paroles que j'ai surprises. Savez-vous quel est celui qu'il accuse... toutefois avec les restrictions d'une âme juste et loyale?... c'est le démon qui avait semblé s'acharner à votre perte, M. Lugarto enfin!...
C'est pour me faire comprendre le sujet de la rage de ce misérable que M. de Mortagne m'a raconté la scène de la maison isolée et les menaces de vengeance que ce monstre proféra en s'éloignant... Il n'aura que trop tenu parole! Des spadassins soudoyés, renseignés et dirigés par lui, auront épié M. de Mortagne, et, exécutant les infernales instructions de leur maître, ils auront exaspéré la colère de notre malheureux ami, en outrageant devant lui une mémoire qu'il vénérait.