Cette découverte fut pour moi une terrible leçon: je reconnus qu'après tant de maux, j'avais à peine le droit d'être plainte; la réflexion, l'expérience me prouvèrent qu'au point de vue du monde ou plutôt du grand nombre des hommes, Ursule, avec ses vices et avec ses provocantes séductions, devait plaire peut-être, tandis que moi je ne pouvais prétendre qu'à une pâle estime ou à une compassion dédaigneuse. Du moins j'avais la consolante conviction de n'avoir jamais failli à mes devoirs; je puisais dans ce sentiment une sorte de dédain amer dont je flétrissais à mon tour le jugement du monde et l'égarement de mon mari.
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Je ne saurais dire mon découragement, ma stupeur, lorsque après ma longue maladie je me trouvai seule, pleurant mon enfant mort avant de naître.
La fin tragique de M. de Mortagne, mon unique soutien, rendait mon isolement plus pénible encore.
Tant que dura l'hiver, je souffris avec une morne résignation; mais, au printemps, la vue des premiers beaux jours, des premières fleurs, me causa des ressentiments pleins d'amertume: le sombre hiver était au moins d'accord avec ma désolation; mais lorsque la nature m'apparut dans toute la splendeur de sa renaissance, mais lorsque tout recommença à vivre, à aimer, mais lorsque je sentis l'air tiède, embaumé des premières floraisons, mais lorsque j'entendis les joyeux cris des oiseaux au milieu des feuilles, mon désespoir augmenta.
L'aspect de la nature, paisible et riante, m'était odieux, je sentais la faculté d'aimer et d'être heureuse complétement morte en moi...
A quoi me servaient les beaux jours remplis de chaleur, de soleil et d'azur?... à quoi me servaient les belles nuits étoilées, remplies de fraîcheur, de parfums et de mystères?
J'étais souvent en proie à des accès de désespoir affreux et de rage impuissante, en songeant que, si mon enfant eût vécu, ma vie eût été plus belle que jamais, car j'avais entrevu des trésors de consolations dans l'amour maternel. Si méprisante, si cruelle, si indigne que la conduite de M. de Lancry eût été pour moi, elle n'aurait pu m'atteindre dans la sphère d'adorables félicités où je me serais réfugiée.
Alors je compris combien était horrible notre position, à nous autres femmes qui ne pouvons remplacer la vie du cœur par la vie d'action.
Par une injustice étrange, mille compensations sont offertes aux hommes qui ont à souffrir passagèrement d'une peine de cœur, eux dont les facultés aimantes sont bien moins développées que les nôtres, car on a dit cent fois:—ce qui est toute notre existence est une distraction pour eux.